Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

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Elle s’allongea dans son canapé, puis écrivit, se désignant à la troisième personne :

Il faisait la vaisselle avec suffisance, goguenardise. Si elle avait eu l’un de ces calepins où elle avait pour habitude de coucher ses pensées, elle y aurait inscrit le mot « insolence ». Parce qu'il avait l'air de s'amuser. Les hommes étaient de grands enfants ayant mené l’humanité de chaos en chaos, jusqu’à l'actuel. Mais cela finissait. Après des millénaires de viol permanent, la volonté de puissance de la gent féminine l'emportait. Elle vivait les derniers craquements de l'ordre phallocrate occidental. 

L’odieux mâle sifflotait. Sa bouche et sa langue jouaient une chanson de mauvais goût, issue de la variétoche française des années 80 : « La danse des canards ».  

Elle abandonna son magazine, alluma la télévision.

Elle abandonna son carnet, suçotant son stylo, et se relut. Satisfaite, elle pensa atteler sa verve au démantèlement du jeunisme, mais n'en fit rien.

Elle se souvint d'un soir, où elle remontait le boulevard de Port-Royal, bordé de verts platanes, longeant un institut pour adolescents en détresse, et un hôpital militaire où les chefs d’Etat subissent des expériences de mort imminente. Le panneau électronique d’une pharmacie indiquait 26°c, et 21h01. Elle s'apprêtait à dépasser la rue Broca – l'ancienne rue de Lourcine- et jeta un œil dans les escaliers y menant. Cela sentait la pisse et une humidité de salpêtrière.

Elle s’arrêta, se souvenant que la rue Broca abritait jadis un asile où les putains finissaient des maladies que donne l’amour à quantité industrielle. Elle imagina ces dames dans leur corset, la touffeur de leurs dentelles, en balade triste, sur les larges trottoirs déserts, par les poussiéreux soirs d’été, hachurés de la lumière rouge du couchant. Et dans ses rêves, ces belles femmes malades toussaient à tour de rôle. Elles avaient été belles, et leurs petits chapeaux branlaient sur leur tête, au bout de leur long cou, mince comme un bras.

La décadence de celles qui avaient été de belles putes riantes aux cuisses fermes et grasses lui faisait serrer les poings.

De nouveau, elle crut entendre la triviale mélodie sifflée par le mâle en pleine vaisselle. Elle l’aimait, car il se pliait sans complications à ses montées de justice historique. Il savait payer pour les hommes du passé, et les salauds à venir. Il était un objet de justice, muni de gants roses en plastique. Et c'était beau.

Mythe, récit, roman... Olivier Sebban dans L'Orient le jour

Olivier Sebban est un grand écrivain, et un ami.  Dans une interview donnée dans L'Orient le jour, à l'occasion de son passage au Liban en janvier 2018 à l'occasion de La nuit des idées, il livre sa vision du roman et du mythe - fécond, matrice à récits - que je partage. Interrogé par l'écrivain Charif Majdalani, il  offre une perspective claire, droite, originale et inactuelle du récit, comme de la fiction en général.  

Dans une période où le débat fait rage sur la fonction du roman, sur son rapport à la réalité et au social, et sur sa sortie de la fiction, vous êtes de ces écrivains qui, de par leurs livres et leur style, clament au contraire leur foi dans la fiction. Quel regard portez-vous sur ce débat ?

Il me semble impossible d’assigner le roman à une fonction quelconque tant sa forme est plastique et variée. À l’origine du roman est la fiction, le mythe. Le mythe vaut pour les contemporains, mais aussi pour les générations futures. Si la fiction se limite aux seules fonctions du réel ou du social, il me semble qu’elle rate sa cible, se prive de la possibilité de perdurer et fabriquer une multitude de sens inédits. Une grande fiction aura de toute façon une portée sur le social et le réel, mais choisir le social et le réel comme exclusive, astreint la fiction, réduit sa portée universelle.

Vos livres contiennent des problématiques récurrentes. On y a toujours un conflit filial, dans lequel les pères, par leur amour excessif, par leur absence, ou par la discrimination entre un fils et un autre, deviennent des saturnes dévorant leurs enfants.

Si la fiction se limite aux seules fonctions du réel ou du social, il me semble qu’elle rate sa cible

 

 Qu’est-ce que cela dit sur la nature de l’homme, sur les rapports sociaux et familiaux, et sur les désirs enfouis en chacun ?

On n’échappe pas au père d’entre les pères, le temps et son injonction tragique de finitude. La transmission filiale se fait rarement sans dommages. L’incompréhension de père à fils, de mère à enfant, me semble le reflet de tout antagonisme humain. Ses effets sont visibles dans l’histoire autant que dans les générations. Il me semble que le désir sous-jacent, présent dans ce type de conflit entre père et fils, faisant des fils boiteux comme Œdipe, reste la volonté de puissance de certains pères, conduite par un grand déni, à savoir l’occultation des éléments clés d’un récit.

 

Dans vos romans, les hommes (et plus précisément les fils) sont toujours des errants confrontés à la puissance d’une nature immense et sauvage. L’errance est-elle un élément romanesque incontournable ?

Oui, soit lâchés par les pères, soit contraints d’errer, confrontés aux affres de l’histoire. J’aime écrire sur l’errance, sans doute influencé par les textes fondateurs, L’Odyssée, la Bible, et mon propre roman familial. J’aimerais écrire des romans plus statiques, mais même chez les écrivains que j’aime particulièrement, chez Flaubert, dans Madame Bovary, je retrouve le thème de l’errance et du picaresque.

 

L’errance et la guerre sont souvent les ingrédients de base de l’épopée. Chez vous aussi, la guerre, et ses effets terribles sur la désintégration des corps, est très présente, guerre d’Espagne ou guerre de Sécession. Pourquoi ?

L’épopée me permet de créer un lien entre l’intime, opposé à l’épique, et l’histoire, en donnant à voir la créature dans la création. La guerre, surtout la guerre civile, est un miroir du conflit intérieur. Je suis fasciné par les guerres civiles depuis l’enfance et c’est en écrivant mon premier roman que je l’ai enfin problématisé. La désintégration des corps comme la désintégration des nations se répondent. Ce sont des jeux d’échelles dont Saturne donne invariablement la conclusion.

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Vos livres sont hantés par les mythes, les mythes bibliques, essentiellement, mais aussi indirectement, les mythes de l’antiquité païenne. Quel est le sens de l’usage des mythes dans l’écriture romanesque ?

On n’écrit jamais seul ni à partir de rien. C’est un fait rassurant pour qui attaque les premières phrases d’un roman. C’est également vertigineux. De grands récits nous ont précédés. Écrire c’est payer sa dette. Il faut avoir assimilé ses lectures, s’inscrire dans une filiation. Les écrivains, me semble-t-il, fabriquent du mythe dans la mesure où ils bâtissent un récit allant de l’intime vers l’universel, donnant à voir sans commentaire, introduisant l’incommensurable dans le commensurable. La résolution d’un mythe n’est jamais définitive et donne toujours à penser. Joyce l’a illustré dans Ulysse, à tel point basé sur L’Odyssée qu’il est possible de relire Homère à la lumière de Joyce.

De grands récits nous ont précédés. Écrire c’est payer sa dette.

En lisant Sécessions, qui résume en lui de manière somptueuse l’ensemble de vos préoccupations, on ne peut s’empêcher de penser à Faulkner, bien sûr, mais aussi à Cormac McCarthy. Êtes-vous lecteur de ces grands écrivains américains ? Quels sont vos autres auteurs de référence ?

Faulkner et McCarthy sont pour moi des écrivains essentiels. Je reviens sans cesse à leur œuvre. Grands stylistes et grands créateurs de mythes, ils ont la même influence sur moi qu’Hemingway, Flaubert, Claude Simon, Shakespeare, Conrad.

 

Votre écriture est très ample, très poétique, et s’arrête sur les détails minutieux de la vie des hommes dans leur errance (un peu comme le fait Cormac McCarthy). Elle est aussi très attentive au monde extérieur, à la lumière du jour, à la présence animale, aux arbres, aux changements météorologiques. Si bien qu’on a parfois l’impression que la nature écrasante pourrait presque supplanter l’homme dans vos livres. Y aurait-il chez vous, consciemment ou pas, une rêverie de l’effacement de l’homme face au monde ?

Saisir le réel, sa beauté, par l’écriture, me fascine. Je suis bouleversé quand je rencontre, dans un livre, le monde sous une forme poétique. J’aime percevoir les personnages sans psychologie, dans un contexte vaste, saisis par leurs actes. C’est un principe mythologique, principe de la Bible et de la tragédie. Je n’avais jamais formulé cette idée d’effacement. Elle me paraît incroyablement juste. Oui, je vois sans doute l’homme comme une chose peu signifiante pour la création, s’y déplaçant avec fracas, y promenant sans remède à la fatalité, l’intensité de sa conscience.

 

Source : L'Orient le jour

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Elle se rend au Père Lachaise, fouler la terre et les pavés – le ciel des génies d’autrefois. Elle trouvera un homme, songe-t-elle, qui gagne beaucoup d’argent. Sa vie fait une vague certitude, un plan business plan assez lâche pour s'assurer des vacances, de temps à autre.

Cet homme, elle l’aimera, le pouvoir d’achat étant une qualité humaine comme une autre. Elle le méprisera tout également, car elle méprise ce qui sert. Et l’argent sert à tout. Elle gravit les escaliers de l’entrée de la rue de la Réunion. Cela ressemble à une cage de pierre verdie. Les escaliers forment des couvercles branlants, troués.

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Muse vénale, se surnomme-t-elle.

Elle joue la déesse. Pour elle, un riche obscur devra gagner beaucoup d’argent, dans quelque métier veule. Emerveillée, soûlée de confort, elle connaîtra l’existence des belles âmes montrant la voie au genre humain.

Elle a lu Eugenio d’Ors, et a cru y comprendre que le baroque succède au classicisme dans un cycle éternel. Elle veut croire qu’il en va de même pour les êtres très libres que sont les hommes :  une génération de banquiers sécrète une génération d’artistes, de dilapidateurs, entraînant un come-back des banquiers, mais d’âme plus ample.

Elle se rengorge, se voyant belle dans la vitre noire du métro. Elle place la main devant sa bouche pour étouffer un rot au goût de savon. Elle ouvre son Elle. Les dernières tendances sont à l’authenticité. Autour, la foule insensible la dégoûte. La touffeur du sous-sol rend les gens puants.

Les hommes sont sales, au fond… en vrai…

Elle songe à Socrate. Le plus sage des hommes connus a été soldat, et il a tué.

Elle descend à Nation, s’apprête à traverser le boulevard Voltaire. Dans le silence des habitacles, aux passages protégés, elle a été souvent insultée, voulue, enviée. Parfois aussi, les hommes ont voulu sortir, et lui faire l’amour, la violer. Pour une gorge découverte, un pantalon serré, une jupe courte ou juste un sourire.  

Le remake de la course Marathon-Athènes, dans Running Heroes Society

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Les feuilles de marronniers mettaient un continent vert dans le ciel.

Sur une chaise du Luxembourg, elle se prenait à l’exégèse du monde. Les victoires amères sont les plus poignantes, pensait-elle. Imaginant cela, elle songeait au suicide. Si elle n’avait craint la mort, elle aurait aimé cette idée de la fin accordée à soi-même : liberté, la plus belle victoire de l’infinie volonté sur le corps. Elle ne craignait pas tant la douleur que la disparition de son être, la fin de ses perceptions, et l’effacement de l’empreinte de son esprit sur le monde.

La peur rendait cette éventualité plus séduisante à ses yeux. Elle était de ces enfants du confort, aux perceptions émoussées, qui ne s’excitent qu’aux vulgarités les plus insanes, aux images des plus cruelles tortures. Les enfants du XXIème siècle étaient des saints, pénibles à dégoûter.

Au fond, les victoires sont amères, et sont autant de défaites retournées comme des peaux séchées au soleil, songeait-elle. 

Un monde idéal n’aurait connu ni victoires ni défaites. Elle rêvait que la vie fût une longue chose lasse, une charogne éternelle.

Elle leva la main,  parla seule :

- "Au fond, quels ont été mes plaisirs ? Humer des fleurs, respirer des odeurs de viande grillée dans l’air épais du soir, sentir les frôlements de la mer froide un après-midi de canicule, aimer un parfum de tomate cuite et de figue broyée, un soir en Catalogne ?"

- "Il y avait aussi la sensation de perdition dans une ville immense, au bout du monde. Sur une plage de galets noircis par l’orage, j’aimais à me baigner dans la mer sous une averse de gouttes grosses comme des poings, fuir les ondées en plongeant sous des vagues hautes comme des murs."

- "J’avais aimé aussi les caprices, les bouderies injustes, quoique plus modérément, mais sans lassitude. Des friandises de riche, de belle."

Elle se lova dans sa chaise en soupirant. L’idéal de sa vie eût été qu'on l’attende, une espérance soutenue, concentrée, consciencieuse, et toute entièrement pour elle. Autre chose que l’amour, moins passionné, moins servile, plus constant.

Autour d’elle, des enfants riaient en courant derrière un ballon. Négligemment, elle ouvrit un sac de toile, dont elle sortit Les Nuits attiques. Elle posa l'ouvrage sur ses cuisses. Elle aimait le style à faire de ce bouquin de l’Antiquité mourante.

Jusqu’à il y a peu, elle croyait les gens du passé –les morts- incapables de sagacité. Ces idées neuves si vieilles la remuaient, la touchaient à plein, comme des coups de feu. Elle se trouvait ridicule de cet émoi, une fois pour toute déniaisée de sa suffisance à l’égard des morts, les suceurs de poussière.

Elle ouvrit sa vieille édition bilingue français-latin, volée dans les rayons de l’éternelle Sorbonne, aux pages jaunes, cireuses, pelotées par les mains grasses et lisses d’étudiant désinvoltes et résignés déjà. Car les livres ne servent à rien.

Dans son confort, jambes dorées, étendues sur la chaise mise devant, elle eut envie de croire qu’exister n’en valait pas la peine. Et puis elle songea aux fléaux de l’Afrique et se redressa sur ses coudes. Elle pensait trop, pensait-elle. Elle pourrissait des inspirations de la mauvaise conscience. Et sa mauvaise conscience lui faisait office d'esprit, et de conscience enfin. Elle se trouvait incommodée de la soupe des bons sentiments, pleins, increvables et ronds, que l’on ne questionne pas.

Qu’elle se le concède ou non, ces élans d’âmes aussi las que des réconciliations forcées, la tentaient comme d’interdites friandises.

Écrire sans couture

Je me suis fait cette injonction en lisant L'idiot. 

Quand j'écris, je tâche de faire disparaître les fils et les coutures, créer l'illusion d'une pièce qui serait d'un tenant, une seule peau, un tissu conjonctif

Certains, comme Balzac, n'en ont cure. Il est donc de bon ton de dire qu'il écrit mal, ce qui est faux, à mon sens. Dostoïevski pousse la pratique plus loin. 

Elisabeth Prokofievna devenait d’année en année plus capricieuse et plus prompte à s’impatienter, disons même : plus fantasque. Mais il lui restait un dérivatif salutaire en la personne de son mari qui, habitué à filer doux, voyait ordinairement retomber sur sa tpete le trop-plein de la mauvaise humeur accumulée; après quoi l’harmonie renaissait dans le ménage et tout allait pour le mieux.
— L'Idiot

Et cela fait son style, sa respiration. Les sutures doivent apparaître, prêtes à craquer, sous la frénésie que portent ses personnages , celle de la société qu'ils échauffent et malmènent. Ceux qui dissimulent le moins étant les héros, renonçant à l'illusion de la bienséance et du respect, par déraison ou excès de logique brute : un jeune homme pauvre et brillant se met en tête de tuer une vieille acariâtre cruelle et riche. Ce qui s'appelle la justice, dans le sens le plus intransigeant du terme. Et c'est Crime et Châtiment

Ses romans, c'est Frankenstein, dont les fils suintent encore, et qui ne se meut jamais sans souffrir. La vie, bande de chair à vif, tendue sur l'abîme. Et ce chant laborieux sonne, même s'il grince, craque, et que ses grossières écorchures frottent, créant le fleurissement d'infections inédites.  

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Voyant un homme lire dans la même pièce qu’elle, sans montrer quelque attrait que ce soit, elle conçut que l’on pût, en sa présence, prendre intérêt à autre chose qu’à sa personne.

Elle sortit.

Elle vit les boutiques, le luxe dont elle avait eu envie, longtemps. Elle aima le calme villageois des avenues aux noms d’altesses, les bavardages babéliens de touristes étourdis, déshabitués de sa ville toujours neuve. Venant d’au-delà des mers, ils partageaient son émerveillement pour ces vitrines exposant des assemblages de cuir, métal et tissu. Elle eut envie de ce luxe rêvé faisant croire qu’aucun de ces objets n’est interchangeable. Elle jalousa l’amusement des enfants qui dansaient sur les dallages noirs et bleus d’une galerie adjacente, s’enfonçant loin dans des reflets de lumière chaude et de marbre mouillé. Une musique s’échappait de cette galerie, et elle se trouva profondément touchée de ce plaisir impromptu. Les hommes grands et habillés de soie, de laine, parlaient à leur portable, lui soutirèrent un sourire. Elle appréciait la facilité, ne goûtait pas l’esprit de sérieux. L’humour était une désinvolture plaisante, une joie tranquille ne nécessitant pas de montrer les dents. 

Sa vie était la chose la plus sérieuse du monde, elle aimait s’en moquer. Rien ne devait paraître que le doux effort d’exister. L’élégance du costume trois pièces lui était par trop compassée. C’était une femme libre, prisonnière de l’admiration que le monde lui concédait. Cela la rendait boudeuse, tracassière, en petite fille gâtée par son goût, et l’extraction.

La promenade devenait longue, la foule lassante, une mer molle. Les hommes la regardaient sans envie, délicats ou non. Elle en tirait un bonheur fatigué de Reine mère, une joie aigre d’héritière impatiente, une chaleur sure qui baisait son âme, écartait ses nerfs, touchait la moelle des os.

Les sentiments sans nom l’amusaient, les jugeant insolubles. Ils tenaient une grande proportion dans les rares énigmes jalonnant sa vie d’un peu d’intérêt : « attrait repoussant », « désintérêt fasciné », « chaleur glaciale » avaient ses faveurs. Un jour, ces mouvements de l’âme susciteraient des mots nouveaux, l’adjectif serait superflu, se dit-elle.

Elle trouvait le parti d’en sourire indéfiniment. Elle était précurseur, embrassant d’un soupir le continent inconnu de l’âme humaine, cette étendue solaire, paisible et meuble, où s’installent les exigences, les machinations et les mirages d’un bonheur toujours à atteindre.   

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Elle aurait voulu être artiste mais savait que seul l’argent permet de vivre tranquillement. Pas d’impayés, de souci avec le propriétaire, de mensualités de crédits. Alors elle travaillait, plutôt bien. Ses bilans périodiques étaient satisfaisants.

Et puis elle se dépassionnait vite. Le fabricant d’art devait avoir le don d’une inspiration constante, comme l’eau d’une fontaine. Elle s’en sentait incapable.

Elle savait également que la plupart des aspirants à la caste des artistes n’étaient qu'imposteurs capricieux, et ratés. Elles les avaient fréquentés et en avait pris un dégoût des inspirés, des foireux élans d’âmes égocentriques. On ne l’y prenait plus. Cela dit, de même que les fidèles abandonnent Dieu par dégoût des hommes d’Eglise, elle aurait aimé que ces fréquentations la lasse des livres et de ces choses ne servant pas. Mais elle n’était pas encore assez armée, prenait mal les décisions. Disant cela, elle savait ne pouvoir se détourner des chemins non pris, routes oubliées.

Elle peuplait son quotidien d’une magie résignée. Le jeu n’en valait pas la peine, mais elle ne s’en écoeurait pas. Dorénavant, elle se levait chaque matin pour trouver une place assise dans le métro, regardait les gens avec un rictus donnant à comprendre qu’elle était initiée à des mystères inconnus du commun des mortels, et comptait le leur montrer. Elle n’était pas des leurs, les voyant par au-dessus. Elle vivait pour être le précurseur qui traverse au feu rouge, avant la foule. C’était tout un chapelet de sages folies l’attelant à l’existence. Ayant fait son deuil du bonheur, qu’elle mettait au supplice en exigence de neurasthénique trop gâtée, son nouveau luxe était ses rires pincés, préludes à la colère éclatant à l’abri de la foule. Son apaisement était un sommeil nerveux, peuplé de rêves innombrables dont elle ne se souvenait pas.  

Les vertes collines d'Afrique, Hemingway

Ce roman est un récit de chasse, et fort heureusement bien plus que cela. 

Hemingway est fasciné par la virilité, sa virilité : l’affirmation de sa force sur la nature. Il se persuade d’être homme en tuant des animaux. C’est un bon tireur. Il force l’admiration des guides qui le mènent dans la savane, la forêt et sur les vertes collines d’Afrique. Pour lui, la chasse est un brusque éveil dans le long rêve des paysages de sable, de terre molle, d’eau boueuse et de forêt suffocante, qui se déroulent comme autant de pays.

Ce roman, c’est l’émerveillement de l’homme mis au sein d’un monde qui l’englue, et sa tentative pour s’en détacher, se persuader qu’il est distinct de cette compilation organique de choses, de réflexes et d’instincts. Le voyage d’Hemingway, c’est la tentative avortée du dépaysement, la mort du sentiment d’unicité, du grand tout.

Sur la vaste terre où l’on vient jouer à l’aventurier en massacrant, Hemingway rêverait de se dresser à la hauteur de son personnage. 

Vesaas dans son palais de glace

Vesaas était un fermier placide, peu loquace, comme les Latins se figurent les Scandinaves, au regard sympathique et pénétrant, laissant pressentir quelque chose de la force physique du travailleur de la forêt.  

Son livre est étonnant ; un long souffle sans état d’âme, juste la meule tenace de l’hiver, puis des saisons. La nature passe sur les hommes stoïques, gelés, saisis par la merveille des paysages quotidiens, l’ordinaire extraordinaire. Siss et Unn, les deux petites héroïnes, campent des personnages de fable déniaisés, déjà conscientes que l’enfance est un mauvais rêve, où  rien ne nous appartient.

Ce que je voulais, c’était raconter le jeu caché et secret qui se passe aux heures de la nuit, quand le jour nouveau point à peine et que tout devrait dormir dans la maison. Un jeu dont personne ne doit être témoin
— Vesaas, un an avant sa mort

C’est l’hiver. Le Telemark est figé dans les glaces. Le monde fait un rêve d’éternité et de silence. Les deux petites filles s’aiment. C’est l’amour-amitié de l’enfance, pour lequel il n’existe pas de nom. Elles se connaissent à peine. Seule l’intuition de la curiosité les a amenées l’une vers l’autre : Siss, la chef de meute qui entraîne avec elle les enfants de l’école, et Unn, l’orpheline taciturne. A l’embouchure de la rivière, la cascade a formé un palais de glace, un enchevêtrement de salles argentées, tour à tour luisante de gel, percluse de stalactites, polies comme un miroir. Unn se perdra dans ce palais des songes, pour y passer une nuit éternelle… jusqu’à la débâcle du printemps.

Vesaas tente de circonscrire le néant commun, primordial, et ensuqué, qui sous-tend la vie, le mystère labile des consciences animées et inanimées qui peuplent le silence. A la recherche de celui ou ceux à qui nous nous adressons lorsque nous nous taisons. 

Le dernier livre de Sebald

On pourrait employer des vies à s’expliquer la moindre seconde. Une bibliothèque entière n’épuise pas un millionième d’instant. Joyce et d’autres s’y sont essayés, en vain à mon sens, prouvant qu’il s’accomplit de grandes et belles choses sur la base de magnifiques défaites.

Dans Austerlitz, dernier ouvrage publié avant sa mort, Sebald forme le rêve d’épuiser le réel, forger la concrétion d’un sens à partir de sa réduction, comme les alchimistes vitrifiaient les métaux. Il travaille à partir de digressions, en quête de signes perdus dans l’histoire, la configuration oubliée de villes- Paris, Prague, Londres- ou la disposition de lieux d’une laideur utilitaire, logistique - la gare londonienne de Liverpool street, ou celle d'Anvers.  

Les mondes de Sebald ont la pénétrante réalité du songe, exprimant les révélations mystiques inscrites dans la langue figée des constructions humaines. Il épaissit le mystère du monde en cherchant à tarir l’étrangeté de vivre. La décortication mène au décryptage d’un vaste Tout, aux correspondances infinies et signifiantes, comme une fouille minutieuse de la métaphysique. Cela rappelle la quête des correspondances entre le monde du commun et celui d’au-delà le monde, à laquelle s’adonnent Baudelaire, Rimbaud, ou Mallarmé.  Porté par un style languide, d'une ample minutie, Austerlitz s'efforce d'organiser le chaos de son passé, éclaté avec la Seconde Guerre Mondiale. Il tente de déchiffrer le dessein d’un Dieu devenu Dieu malgré lui, se foutant des hommes, sécrétant des êtres perdus, errants à la poursuite de signes indiquant leur raison d’être. 

L'étrange filiation des coïncidences m'a rattrapé, à Londres, l’été dernier, comme je traversais Whitechapel, puis Bricklane et Shoreditch, avec ma femme et mon fils. En fin de journée, cherchant le métro le plus proche, nous avons obliqué dans une petite rue, sur notre droite, qui nous a menés à la gare de Liverpool street, que Sebald décrit dans Austerlitz… hasard, providence, ou destin. 

L'impénétrable sourire de la dame au nez carré

Madame de Sévigné est de ces écrivains qu'il faut savoir faire semblant d'avoir pratiqués;  même lorsque l'on n'a jamais parcouru la moindre de ses lettres. Voilà le stade ultime de la consécration d'un littérateur : être objet de snobisme, et du délit d'ignorance. 
La Sévigné est copieusement consacrée.
L'oeuvre de génie se fonde sur ce que snobisme et suraffinement ignorent : le surgissement de l'émotion, à mûrir et ordonner, le talent exigeant contrainte et complexité pour s'exprimer pleinement. Les oeuvres de génie sont le fruit de la blessure d'une sensibilité violentée par le cours des choses. Les génies ont beau être géniaux, ils n'en sont pas moins sacs de chair et d'os, dotés d'une acuité face au monde supérieure à celle du commun des mortels. Déchirant leur coeur d'amour, de rage, de mélancolie, de langueur et de passion, cette exceptionnelle faculté d'être et de sentir fait leur gloire, et les damne à souffrir et s'émerveiller de ce que personne ne distingue.
Sans doute Madame de Sévigné aurait-elle écrit, quand bien même sa très chère fille ne l'eût pas quittée pour Grignan et la Provence, après avoir épousé en 1669 le seigneur de l'endroit, un barbon deux fois veuf. Mais aurait-elle écrit ainsi ? Aurait-elle fait oeuvre de postérité ? Rien n'est moins sûr. 
Le départ de sa fille est une terrible mortification pour Madame de Sévigné.  A sa progéniture exilée au pays du soleil, à plus de cent lieues de Paris, la maternelle expédie des missives qui la couronneront pour l'éternité, lui attirant les louanges d’obscurs littérateurs, comme Voltaire et Proust. La petite, désormais établie en terre de Grignan, a les faveurs de l'écrivaine de mère sur son frangin, Charles de Sévigné, coureur de chtouilles, amoureux d'actrices, joueur en déveine, qui finira sa vie en grave janséniste, sans descendance, revenu des plaisirs. Concernant le chapitre des aventures de ce dernier, sur le compte duquel la mère et la fille médisent comme des soeurs, Madame de Sévigné se montre aussi cinglante pour le vulgaire qu'elle est bonne pour ses familiers, avec ce qu'il faut de verve, d'ironie et de mauvais esprit à l'endroit du "frater", amant transi, repentant, égaré, bleu de l'amour :

La comédie de Racine ma parue belle, nous y avons été. Ma belle-fille m’a parue merveilleuse comédienne que j’ai jamais vue (...); et moi, qu’on croit assez bonne pour le théâtre, je ne suis pas digne d’allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près, et je ne m’étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable.
— Lettre du 15 janvier 1672, à Madame de Grignan

Brillante amie de La Rocheufoucauld, du Cardinal de Retz, de Madame de Lafayette, cousine de l'intenable Bussy-Rabutin, brillante précieuse pleine d'elle-même et d'intelligence, Madame de Sévigné taille une prose qui se veut le prolongement intime de l'art de la conversation. Ses lettres sont des monologues d'une gaieté triste et amusée qui prennent un tour plus sombre avec l'âge. La mort est une compagne fascinante en ce temps où une mauvaise fièvre vous emporte. Elle est de ces esprits qui perçoivent le monde comme un vivarium mis devant eux, où il est drôle de contempler l'agitation des hommes et le mouvement de leurs petites âmes.
Madame de Sévigné est la muse de ce siècle de Cour où un mot d'esprit décide de la fortune d'un homme, où la guerre est une théâtrale course aux bravoures et aux insignes, le suicide de Vatel un sujet à vapeurs, à maximes et sourires, Dieu une miséricorde sans fond qui ne se rencontre nulle part en ce bas-monde.

La Cour : aucune période n'a vu se côtoyer en un périmètre aussi réduit autant de frivolité et de gravité, autant de bassesse et de génie. Cela fait songer à Corneille qui, pour s'attirer les faveurs de la Du Parc, charge son désir d'un contrat avec l'éternel, déclarant à la dame qu'elle ne passera pour belle aux yeux de la postérité que s’il l’écrit, et qu’elle lui cède...
Madame de Sévigné écrit pour ne plus pleurer. Elle badine, met le monde là, sur ses tréteaux, dressant le théâtre sous les yeux de sa lointaine fille. De là cette précision des tableaux, leur exhaustivité, l'exactitude des physionomies, des maintiens, des attitudes, la mise au jour des ambitions et des ridicules d'une noblesse asservie par le Roi Soleil, avec ce souci tenace du bon mot, de la formule qui éclate et touche :

Mme la Dauphine est l’objet de l’admiration; le Roi avait une impatience extrême de savoir comme elle était faite : il envoya Sanguin, comme un homme vrai et qui ne sait point flatter : “Sire, dit-il, sauvez le premier coup d’oeil, et vous en serez fort content.” Cela est dit à merveille.; car il y a quelque chose à son nez et à son front qui est trop long, à proportion du reste : cela fait un mauvais effet d’abord; mais ons on dit qu’elle a si bonne grâce, de si beaux bras, de si belles mains, une si belle taille, une si belle gorge, de si belles dents, de si beaux cheveux, et tant d’esprit et de bonté, caressante sans être fade, familière avec dignité, enfin tant de manières propres à charmer, qu’il faut lui pardonner ce premier coup d’oeil.
— Lettre du 13 mars 1680, à Madame de Grignan

Ces lettres sont le produit de ce XVIIème siècle, en soi aussi classique que Madame de Sévigné est barbue, époque de Descartes et de Pascal, des insolubles tourments métaphysiques du chrétien et de l'établissement forcené de la raison comme preuve infaillible de l'existence, temps de Racine et Corneille, immortels rivaux qui versent dans leur implacable maîtrise des trois unités de ces tourments insensés, perclus de meurtres, d'adultères et de malédictions.
La Sévigné sourit, comme sait le faire une femme de la Cour, laquelle abreuve ses amies de rictus attentionnés tout en écoutant, non loin d'elle, son époux compter fleurette à une jeune première; une femme qui marche avec grâce et naturel (notion artificielle d'un savoir-être arbitraire non contraignant pour son entourage, corset moral pour soi-même, degré extrême de la civilité) en se mordant les lèvres pour ce que sa cheville foulée lui cause d'atroces souffrances. Madame de Sévigné est de ce Grand Siècle où l'on ne se relâche que dans les boudoirs, les alcôves et les bordels. Comme l'écrit Molière, repris dans l’ouvrage de Paul Benichou, Morales du Grand Siècle, elle est de ces incarnations d'une morale mondaine à la fois sans illusions et sans angoisses qui (...) refuse la grandeur sans (...) ôter la confiance.  

Madame de Sévigné est son sourire peint par Lefevre, d’une discrétion allumée, une intimité qui chatoie, une retenue éclatante, une nonchalance prise chez ceux qui ne s'étonnent plus, à tout le moins en public. Elle pose en Mona Lisa aristocrate, aux boucles translucides, à sourire de tourments qu'elle ne connaît pas encore et dont elle juge d'une main lisse, claire et grasse. Madame de Sévigné est jeune de cette jeunesse qui dure toute la vie. 

L'invention de la ville par Roberto Arlt

Dans les années trente, à Buenos Aires, un écrivain de la place se doit d'appartenir au groupe de la rue Florida ou à celui de la rue Boedo : soit l’artère élégante, abritant une mouvance portée par des esthètes dont les chefs de file comptent Borges, soit la voie d’un quartier de classe moyenne, couvant une littérature tournée vers les problèmes économiques et sociaux de l'époque. 
Roberto Arlt n'appartient à aucun de ces mouvements. Il est à leur confluence, et à la marge, se foutant de la politique, dégoûté par la vulgarité, sublimant la vie en éternel, et raillant les belles âmes. 

Né avec le XXème siècle, mort quarante-deux ans plus tard, en pleine Seconde Guerre Mondiale, ce métisse argentin d'Italie et de Prusse, auteur de La danse du feu et du Jouet enragé, se veut un irrémédiable agnostique, considéré dans les anthologies comme "l'un des fondateurs de la littérature urbaine". Titre à la fois impropre et usurpé.
Avec Buenos Aires, l'Argentine d'alors abrite une incommensurable Babel, dont Arlt est le fruit monstrueux, une capitale sans fin, légendaire comme le pays des morts chez les Anciens. La ville borne l'horizon, sculpte les âmes, modèle la société en vomissant des masses d'ouvriers et de petits-bourgeois, mirage de la liberté, cachot aux parois aussi nombreuses que les murs des millions de bâtisses qui la composent. 
Avec Onetti, Arlt est l'un des premiers à fonder en mythe cette étendue grouillant d'indifférence, saignée de sa morale, à saisir ses habitants, débarrassés de la faim, de la maladie, pourris par l'insatisfaction et l'increvable peur de ces fléaux, incapables de passion et d'amour, sauf ceux qu'ils s'échinent à éprouver pour eux-mêmes, tous avatars du héros de La danse du feu :

Qu’il soit fort, c’est la seule chose qui compte. Rien d’autre. Qu’il soit égoïste. Et qu’il jouisse de la vie à fond, sans les stupides scrupules qui aujourd’hui l’empêchent, lui, de dormir

Dans ses écrits personnels, Onetti décrivant l'habitant de Buenos Aires fait état du même néant métaphysique et spirituel : 

En Argentine est apparu un type d’indifférent moral, d’homme sans foi et sans intérêt pour son destin.

Il n’existe pas de Nouveau Monde. 

Arlt dépeint des êtres incrédules, portés dans leur existence par les éclats d'un scepticisme inerte, la nostalgie de toute transcendance. Son héros, Balder, abandonne femme et enfant pour suivre une collégienne. Il s'éprend de l'amour comme d'une tragédie délicieuse, ne valant que par la désillusion qu'elle fomente, la destruction dont elle surgit. Cet ingénieur, sans autre relief que son égoïsme, poursuit l'innocence dans les bras d'une jeune fille en fleurs, repoussant toujours sa première fois. Balder constitue un monde labyrinthique, de glace, d'acier, de béton; chose de chiffres idolâtrant le fantôme de la spontanéité, s'abreuvant de folie à force de sérieux, s'infantilisant pour s'être trop paré de la morgue bureaucratique des comptables.
En toile de fond, Buenos Aires fait gronder son bitume, ses immeubles, ses rails, ses foules. La ville devient un mythe, un Hadès. Elle met les hommes au joug, les lance dans ses gares, ses rues, ses métros. La ville est un incommensurable Léviathan où le cynisme n'existe pas, car la question de l'espoir n'y a plus de sens. L'assouvissement du désir, si rarement éprouvé, se confond avec l’éternelle chimère du bonheur. Le monde s'impose à lui-même, la ville contraint à l’acceptation, espace sauvage et rationnalisé, où les hommes pestent contre leur sort en murmurant, où le malheur advient comme une salvation. 
La danse du feu d'Arlt met en place des perspectives vertigineuses sur l'asservissement de l'homme moderne par les mirages qu'il fomente, ses soifs de bonheur invertébrées et ses minuscules jouissances. Sa Buenos Aires est une ville éternelle, théâtre d'un crépuscule des Dieux qui s'éternise, d'une chute qui est devenue la vie. 

Le Royaume de ce monde, Alejo Carpentier

« Dans le royaume des cieux il n'y a pas de grandeur à conquérir, car tout y est hiérarchie établie, existence sans terme, impossibilité de sacrifice, repos, délices. Voilà pourquoi, écrasé par la douleur et les tâches, beau dans sa misère, capable d'amour au milieu des malheurs, l'homme ne peut trouver sa grandeur, sa plus haute mesure que dans le Royaume de ce Monde. »

Le Royaume de ce monde est un court roman, qui tient de l’efficacité du conte et de la nouvelle. C’est l’histoire inlassable et cyclique de Saint-Domingue, où les esclaves deviennent tyrans, sans pouvoir se libérer d’eux-mêmes. La violence des maîtres, marchands de noirs, chair à sucre, souille ces terres d’un malheur originel. Quand on naît de la barbarie, les chaînes sont dans votre âme, il faut les jeter sur d'autres pour croire s’en libérer.

Henri Christophe, le roi noir, tuera son pays à la construction de son palais de Sans-Souci, puis les marrons ravageront Haïti, éventreront les maîtres, eux-mêmes anciens esclaves. Au-delà des terres massacrées d’Haïti, de son peuple accablé de guerre et de viols, l’histoire est celle des âmes, de Ti Noël ou du nègre Mackandal, qui prend la forme d’une chauve-souris, des étalons, et assassine ses maîtres avec du jus de fleurs.

La liberté, c’est la force, ou la magie. Car les hommes et leur misère ne sont pas seuls ; les croyances des esclaves arrachés d’Afrique peuplent la forêt, les champs et les cours d’eau de monstres, charmes et déités. Nouvelle mythologie. Le livre de Carpentier fait la preuve que l’expression « roman d’aventures » est un pléonasme. Chaque livre est l'exploration, de contrées inconnues, qu'il s'agisse d'une planète lointaine, ou de l'âme d'une concierge.

Que peut (encore) la littérature ?

Puisqu'il a bien fallu tâcher de donner une réponse à cette question, voici la mienne, affichée lors du festival du premier roman de Laval.

Paris était une fête

Je viens de terminer le livre d'Hemingway, dont le titre est au présent, lui (le livre d'Hemingway, pas Hemingway). 

J'ai longtemps repoussé sa lecture, gêné par le mythe de cet ouvrage qui est peut-être le plus beau jamais écrit sur Paris. Peut-être parce que les années vingt à Paris étaient la plus belle décennie de l'histoire de l'humanité, celle d'une génération perdue (marque déposée, aucune génération n'ayant été perdue depuis) dans une guerre pour rien, qui retrouverait une possible signification à l'existence dans un conflit, vingt ans plus tard, contre une figure tutélaire du Mal.

C'est un art poétique, une autobiographie délibérément ratée, un roman d'une immense maîtrise, mise en musique d'une vision du travail d'écrivain, musclé, efficace, tendu, fécond de toutes les coupes effectuées, de ces fantômes de mots veillant sur les mots : "Celui qui écrit devrait se prononcer sur la valeur de son ouvrage qu'en fonction de l'excellence des matériaux qu'il rejette". Ou encore : "Dans l'écriture aussi il y a beaucoup de secrets. Rien ne se perd jamais, même si c'est l'impression que l'on peut avoir sur le moment; ce qu'on laisse de côté finira toujours par refaire surface et ne fera que renforcer ce qui a été conservé."

Ces conseils, découverts grâce à un ami alors que je n'avais pas lu Paris est une fête, m'ont permis de faire confiance à la concision, au rythme qu'elle suscite, à la puissance qu'elle donne aux adjectifs que l'on choisit de conserver.  Puis j'ai lu Hemingway, et ses romans m'ont permis d'écrire Après l'équateur.

Paris est une fête est un livre beau, drôle et triste, à l'image de ce trajet Lyon-Paris, effectué par Hemingway et Fitzgerald dans une voiture sans toit - parce que "Scott" l'avait décidé ainsi, et que sa folie ne doutait pas-, les contraignant à une halte à chaque averse.

La fête parisienne est bel et bien finie. Aujourd'hui, Hemingway sans le sous vivrait à trente kilomètres de la capitale, dans un studio hors de prix, non loin d'une station de train de banlieue ou de RER, avec un peu de chance. Il ferait ses courses dans le hard-discount le plus proche et économiserait une semaine pour se rendre à Paris et déjeuner d'un pichet de mauvais rouge et d'un croque-monsieur décongelé à 15 euros, dans une de ces brasseries aujourd'hui très chics pour avoir abrité des artistes miséreux voici un siècle.

A Paris, la fête est finie, surtout pour les écrivains. A son âme défendant, avec son bouquin exceptionnel, Hemingway aura été l'un de ces "poissons-pilotes" préparant le raz de marée vulgaire des songe-creux : "Cette année-là, les riches arrivèrent, guidés par leur poisson-pilote. Un an plus tôt, ils ne seraient jamais venus. Rien n'était encore sûr. Le travail effectué était tout aussi bon, le bonheur bien plus grand, mais aucun roman n'avait été écrit, si bien qu'ils n'avaient pas de certitude. Ce n'était pas leur genre que de gaspiller leur temps ou leurs charmes avec des gens qui n'avaient pas fait leurs preuves."

Chaque grand roman ouvre la voie aux tour-opérateurs.

Lire

A mon sens, pour espérer écrire correctement, il faut bien lire.

J’ai commencé La vie de Rancé, de Chateaubriand. Sinuosité fluide, concision de la période, qui reprend le membre précédent, annonce le suivant. Une densité d’une extrême cohésion. Chateaubriand est le renouveau du Grand Siècle, de la langue des moralistes et des précieuses pestes des salons, en un temps où l’esprit modelait la langue dans une tension exquise, une retenue enflammée.

Une langue éduquée, à l’apparence rigide, dont les articulations épousent les miroitements de l’âme et de la nature.

Lire de grands livres, cela déforme dans le sens de l’inatteignable, ce vers quoi tendent les écrivains qui aspirent à l’accomplissement de leur art.

Fin d'un roman

Ecrire un roman, c'est se lancer dans une longue et indéterminée cohabitation avec une partie de soi-même. On n'en est rassasié qu'une fois parvenu au dégoût le plus violent.
Cela va au-delà de la lassitude ou de la haine. Le livre devient une nausée à lui seul, comme un parpaing qu'on aurait avalé miette par miette. Ne reste plus que le désir de s'amputer de cette matière parasite (régal d'exégèse pour les psychanalystes et leur stade anal).

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Le roman, constitué, est alors une part de soi qu'on ne peut plus voir, issue de soi, et tout sauf soi.

On perd alors toute lucidité. On n'en veut plus.  Au risque de laisser passer des maladresses énormes. Commence alors une longue attente, avant de le relire comme s'il était produit par un autre. Ce dont je suis incapable.
Enfin, on livre le manuscrit par lassitude, avec ces effets qui vous ont émoussé la cervelle, mais qui claquent encore, et qui claqueront d'autant à la lecture neuve d'un inconnu, espérons-le. On hésite. Plusieurs jours. Et l'on tranche pour de bon, car cette progéniture trop remuée, trop vue, vous empêche de courir, et de revenir à l'écriture facile et spontanée d'un nouveau livre.

Vient le temps  de se nettoyer de cette langueur, de se retrouver à peu près maître de soi. Et de jeter un ultime coup d'oeil à ce livre que vous ne finissez pas de finir, comme si ce maudit bouquin était le produit d'un épouvantable raseur à corriger... Sisyphe...