Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

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Les jardins à la française et le ciel

J'aime désormais les jardins à la française. Je vieillis, peut-être. Auparavant, je n'y trouvais qu'une tentative vaine de faire des droites et des figures géométriques avec la nature. Une vacance du jardinier, et tout se délitait. C'était prétentieux, impermanent, futile. A l'image de la Cours de Louis XIV. A ce compte-là, autant se contenter d'un jardin sec, de sable et de caillou, pensais-je.

Je reviens de Chantilly. Et j'ai aimé ses jardins à la française, même s'ils sont, à mon sens, moins beaux que ceux de Versailles. Je crois que les impressions versaillaises ont sédimenté et que j'ai découvert à Chantilly un des secrets des jardins "à la" Le Nôtre, par une magnifique journée d'été.

Ces jardins vont avec le ciel, ils dessinent dedans. Ils sont une perspective de son éternel. Au contraire des jardins à l'anglaise, qui trouvent leur fin sur terre, contrefaisant la campagne du week-end, un romantisme de pacotille, à la Marie-Antoinette.

Les jardins à la française sont baroques, tentant un équilibre qui ne sera jamais l'égal de celui du cosmos. Le Nôtre était géomètre, et un mystique. Son art est celui de l'ordre et de l'humilité. Car ses jardins ne sont rien sans le ciel. Oui, ils sont une figure à deux bandes, s'appuyant contre Dieu ou l'illusion qui usurpe son nom, auxquels ils soumettent un essai de permanence, artificiel, hérissé de buissons à cônes, de parterres anguleux, et d'autres impossibles. 

Genève, capitale de la planète du dimanche soir

Le dimanche soir, les rues de Genève ressemblent au célèbre tableau d'Hopper. Elles le dupliquent. 

Mais sans clients ni lumière aux vitrines.

Des réclames callaissées, montrent des enfants riches, blancs, et fiers de l'être / Des officines de banque privée / Des avocats /Des experts comptables / Genève tient la santé des villes d'argent et de bienfaisance, saine, close, fermée, toute percluse d'espaces réservés, de cercles, de clubs.

Sur la place du Bourg-de-Four, auprès de la cathédrale, deux cafés restent ouverts pour trois couples de clients / Les installations de lumières artistiques ajoutent quelque chose de lugubre et de travaillé dans la ville éteinte tôt, debout dès six heures le lendemain /Les rives du lac sont un parc d'attraction ennuyeux, fermé pour ne pas avoir su amuser. 

Ici, personne ne s'ennuie. 

Avec l'équipe de France des écrivains, à Francfort

Défaite 5-2, avec les honneurs, lors de notre match retour contre les écrivains allemands. Il y avait les hymnes, les équipements officiels. Cela n'a pas suffi à nous faire gagner. mais un groupe est né.  

Merci à la Fédération allemande de football, à l'Institut Goethe de Paris et à l'Association des Ecrivains Sportifs pour l'organisation de cet événement. 

L'histoire de l'équipe de France des écrivains se poursuit le 20 janvier prochain, à 15 heures, au stade Jules Deschaseaux, contre mes anciennes idoles du HAC, dans le cadre du Festival "Le goût des autres". Retour au bercail ! 

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Rêves arctiques, Barry Lopez

Dernière page.

J'ai lu le livre de Barry Lopez dans l'édition d'Albin Michel, éditée en 1987. Gallmeister l'a réédité en 2014. Si la traduction est dans le veine des autres ouvrages de la maison, le rendu doit être de très bonne facture.

Venise n'est pas une parodie_ 2/2

Venise ne parle pas italien. C’est une langue mâchée, en zézaiements, chuintements, entrecoupés de rires. Le Vénitien est cauteleux, ricanant, tenu dans l’enflure mélodique d’une bonne blague s’apprêtant à claquer, un amusement aux dépends d’un ladre trop simple. Tous les génies sont simplets auprès d’un Vénitien à Venise, connaissant par cœur sa ville, marchant tête baissé dans ses venelles, ce labyrinthe tatoué dans l’âme, où ils se jettent avec l’empressement de vivre. Pas de bus, des gondoles hors de prix, Venise est piétonne, et assimile vite le marcheur.

J’attendais une vieille ville de grognasses à permanentes, sentant la violette, labourée par les hordes de touristes à casquettes laides, vieux beaux, et femmes à tête de chat, massacrées par la chirurgie esthétique. Faunes de la Mostra, du Carnaval et de la Biennale coalisées. Non, Venise n’est pas seulement une bonbonnière pour riches n’allant nulle part, se pavanant lors des festivals, pour bas bleus et hordes de touristes déambulant par meutes, zombies se repaissant de photos. Venezialand existe pourtant, autour de Saint Marc, du Rialto ou sur la route menant à l’Academia.

Venise enkyste les fantasmes. Les Américains sont victimes du syndrome Hemingway, qui vous fait remuer une œuvre fantastique que vous n’écrirez jamais, avec une défiance hautaine pour ce qui vous entoure, en espérant que la beuverie du soir donne de l’inspiration. Les Français préfèrent l’uniforme d’artiste, facile à porter : béret, besace en cuir, et l’air absorbé d’un saint ermite en extase, parlant fort, toisant les compatriotes avec irritation. Mais les plus savoureux restent les amoureux, les pieds brisés par les mocassins vernis, le soir, affolés par une marche sans fin dans Venise, en talons hauts et robes à lamés.

Ils se trompent, je crois, en arrachant à Venise des fantasmes et des parodies qui n’ont pas lieu d’être et qui refusent l’épaisseur de cette ville qui fut un empire. Une cité encore populeuse, railleuse, superbe. Il faut n’en rien exiger, accepter de se perdre, notamment près de l’Arsenal, autour de la Viale Garibaldi, où les familles se croisent et se mêlent, le soir, les jardins publics commandités par Napoléon Bonaparte, le campo Bandiera e Moro, où les gamins jouent au foot, dessinent par terre et se chamaillent, entre l’église San Giovanni in Bragora où Vivaldi fut baptisé, une colonne dédiée aux frères Bandiera et leur compagnon Moro, patriotes italiens, fusillés par les Autrichiens en 1844, et la rue des morts, où l’on assassinait dans le noir, du temps des doges. Il faut s’enfoncer dans Castello, Dorsoduro et Canareggio, où l’agitation se dissipe. Je logeais à Castello, où Vivaldi est né, a vécu une grande partie de sa vie. Passant dans ses ruelles, au bord des canaux étroits, on imagine ses Quatre saisons jouée par une cité en pierre d’Istrie, marbre, calcédoine, décrépite et verdie, sans forêt, étang, prés ni cascade.

On découvre une Detroit médiévale, une ville industrielle d’autrefois, de briques rouges, aux espaces dépeuplés, loin de l’image rance de rêves déjà faits pour soi par des aristocrates et des grands bourgeois trempant des gâteaux secs dans de l’eau chaude, où Dante a pris un tableau de son Enfer, bouillant de poix, flambant de feux, projection de l’arsenal de Venise.

Ainsi de pont en pont, parlant d’autres choses
que s’abstient de chanter ma Comédie,
nous arrivions en haut de l’arche, quand
nous arrêta la vue d’un autre puits
de Male-Bauges, aux pleurs inutiles :
et je le vis étonnement obscur.
Comme, en hiver, chez les gens de Venise,
dans l’arsenal, la poix tenance bout
pour calfater les vaisseaux délabrés.
— L'Enfer, chant XXI, Dante

Venise n'est pas une parodie_1/2

Arrivé de nuit. Le vaporetto croise sur une eau visqueuse et trop infusée, dans un étroit chenal, sans ville au large.  La petite embarcation, presque vide, longe San Michele, l’île des morts, jusqu’à Murano, entre des bornes à trois bras, saillant des eaux, comme des insectes géants, noyés tête la première, pattes au ciel. Il casse le sillage des navires croisés, dans de brusques et courts soubresauts, donnant l’impression de dérapages. C’est long. Il contourne un grand môle, hérissé d’arbres, de grues et de murs en briques, annoncé par un parc. Venise, sa bouche, des quais éclairés par de souffreteux candélabres, halos cernés par l’air épais. Le campanile de Saint-Marc se dresse à droite, la pointe de la douane s’avance à gauche, surmontée du dôme de la basilique di Santa Maria della Salute, où sommeille le tableau du Tintoret, Les noces de Cana, en pleine restauration.

Venise est un palais d'un tenant, qui sent la boue, comme une ville sous-marine montée au jour. Soclée dans la vase et le limon, elle se prétend féminine, demi-mondaine lestée de cailloux et marbrures. Elle se polit de la finesse des esprits mercantiles devenus fins au long des âges. La nuit mauve de l'Adriatique tout proche cerne ses rues et ses embarcadères d'une lueur mousseuse, dense autour de ses lumières. On file dans l’ombre glauque de ses corridors, entre les magasins et les restaurants fermant tôt, claquemurés sous peu, dont s’extraient les couples, jouant l’amour comme leur enseignent les chansons de variété.

La place Saint Marc fait un épais bloc de vide, tendu de guirlandes de lueurs alignées. Elle forme un L cassé, conçu en deux ordres contradictoires, l’un menant à la lagune, l’autre, plus long, plongeant dans la ville.

Les marins n’aiment pas Venise, bijou encrassé, envasé dans les eaux trop profondes, grasses peut-être trop resté dans les plissures des bancs de sable et de quais verdis. Venise sent l’étal peu frais, plus gluante que l’humidité insidieuse des ports, sans le vent nerveux qui purge les stagnations.  

De l’art de rue avant l’heure, dans les églises ouvertes à tous, dans les écoles, les palais, tendus de Véronèse, Bellini, Carpaccio, Giorgione, du Titien et du Tintoret. Au musée Correr, devant une tête de satyre, j’ai le sentiment de mieux saisir pourquoi, des siècles durant, des artistes se figuraient créer du neuf et du beau en projetant une perfection utopique, par les canaux d’une harmonie chiffrée, conjurée en courbes de beauté. J’y ai vu aussi l’adolescent à l’épine, cher au vieil écrivain de Mann, dans La Mort à Venise.

Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du tireur d’épine, coulaient sur le front, les oreilles et plus bas encore sur la nuque.
— La mort à Venise, Thomas Mann

Occidentale, byzantine, fidèle, incroyante, impie, Venise est une monstruosité, comme toutes les constructions uniques, extraordinaires, à l’image de son peuple, syncrétisme d’indifférence morale, de mercantilisme absolu, d’utilitarisme assumé, de passion effrénée du juridique, de la patrie, contre l’Empire ottoman, Rome, la France, l’Espagne, Milan, Gênes, Florence, et pour l’art, peinture, sculpture, architecture, musique, et poésie. Passion de l’esprit, du temps où l’on expliquait Euclide dans les églises étouffés de dorures et de marbre. Gueux et patriciens se massaient dans les hospices, écouter les enfants abandonnés interpréter les compositions de maîtres de violon comme Vivaldi, au Pio Ospedale della Pietà, ou bien aux Incurables, aux Mendiants.

Si je devais chercher un mot pour remplacer « musique », je ne pourrais penser qu’à Venise.
— Nietzche

Une des plus grandes villes de monde, la plus grande peut-être, l’une des plus brillantes, avec ses 175 000 habitants, au XVIème siècle, et une richesse d’or, de sequins, de ducats, de poivre, d’ambre, de musc, de fourrure, de cuir repoussé, où l’on s’amusait aux exécutions capitales, entre les colonnes du palais des Doges, gothique et fleuri, où l’on se tuait à coup de poings et de cannes sur les ponts, entre habitants des sestiere de Canareggio et de Dorsoduro.

C’était une vaste ville, un puissant empire, en état de siège permanent traitant pour sa survie, avec tous les tyrans, toutes les morales et tous les Dieux. Venise déployait l’artifice, l’inexistant magnifié, inerte tourné en métaphysique, et cela au nom des superbes, des réputations, appliquées aux familles, aux confréries, à la République. Comme une échappée, déversement de frustration en réponse à la défiance du culte de la personnalité, et des velléités dynastiques. Pour les Vénitiens, pas de plus grand péché que l’espoir de faire souche, l’avidité d’éternel. Un doge souhaitant voir son fils puis son petit-fils prendre les rênes de la Sérénissime méritait la mort. 

Aix en Provence ou le prestige utile

Une ville où l’on entend souvent parler d’argent. A défaut, on le montre, avec cette élégance vieillie des bourgeoisies enracinées ou cette hauteur des jeunes gens arrivés grâce aux parents.

Raide, Aix pourrait se montrer indolente, dans ses rues italiennes, aux murs de pierre jaunes ouvragés par les pluies, sculptés au nom du prestige, de coquillages, grimaces de Pan, Hercule cariatides, soutenant les façades d’hôtels particuliers transformés en bureaux et en fondations, fermés par de monumentales portes en bois couleur de sang mûr.

Aix fait semblant de partager avec les villes d’art le penchant de l’inutilité. Le prestige est cette tare sublime unissant le bourgeois et l’artiste. L’ostentation du XVIIIe siècle a vécu ; elle est désormais ornement superflue, la beauté décatie de ce jour.

La beauté d’une ville est le produit du hasard, ou de la rencontre d’une infinité de déterminismes. Pour Aix, cela a bien tourné. Mais au nom de quel mystère de raffinement ou de snobisme n'a-t-on pas rasé les fontaines sans raison d’être, les balcons phalliques, ni abattu les bâtisses mordorées d’une teinte d’automne caniculaire, pour bâtir des demeures plus modernes, plus confortables, à l’époque où les services de conservation ne sévissaient pas ?

Pasaia, Pays Basque

Les abords d’une cité dortoir faufilée entre et sur des mornes, dressant des immeubles rouges noircis, sans attrait, laissent place à une petite ville neuve et laide. Entre les inscriptions demandant l’amnistie de membres de l’ETA, les passants marchent vite, sous le soleil. Le vent de la mer, que l’on devine toute proche, passe une tiédeur latente. 

Au loin, se voient les bateaux d’un port de commerce, et parviennent des odeurs de casse et de cambouis, venus d’un parc à ferraille et d’un parking qui bouchent la vue. 

On se demande ce que l’on fait là, puis on s’avance. Les maisons se ramassent, vieillissent. Mais rien ne fait regretter d’être ici. Surprise sombre et grotesque que l’on rejoint après une courte traversée en caboteur. Le village est pauvre, il sent l’odeur âcre et crayeuse de la fiente de pigeons, la lessive et la friture.

Les armoiries au fronton des vieux hôtels particuliers ont fondu, et sur la grand-place se jetant à l’eau, les maisons tiennent encore à l’aide de solives non dégrossies.

Il y a les vieux salons de coiffure, les bars sans façade, où se retrouvent les gens du quartier, pour parler fort, et les chats, les murs qui crient basque, et un musée Victor Hugo, passé par là.  

La ville se casse en deux, un fjord apparaît, menant à la mer. Un porte-conteneur disparaît à l’horizon, entre deux flancs encaissés. A se demander comment il trouve suffisamment de tirant d’eau pour ne pas s’échouer.

Chaque jour, le sillage des cargos secoue les barques amarrées le long de ce village basque patiné de suint et d'âge, aux allures de Frise et de Norvège

Rose, côte de granit

Dans ce décor où, en fin de semaine, les vieux beaux s’esbaudissent, à coups de course à pied, thalassothérapie, restaurants, et pilotage de 4x4, il faudrait imaginer un monde disparu, où chaque activité se voulait vivrière, où l’on contemplait avec une fascination indifférente et blessée l’amoncellement de pierres roses, cascade de muscles, polis d'un filtre verdâtre.

La lande roule des odeurs de figuiers, sûrement celle des ajoncs, soulignés d’un liseré roux, à leur base, comme greffés dans une manipulation violente, aujourd’hui cicatrisée. Elle forme un tapis dru, de mousse piquante et abrasive, laissant le pied en suspension, treillage assez dense pour porter un homme au-dessus du sol.

Pays d’anciens pauvres, comme la Corse, de paysans et de pêcheurs, superstitieux, analphabètes, où l’on jouait encore les mystères médiévaux au début du XXe siècle ; lieu de souffrance devenu lieu de plaisance et de villégiature, qui mérite bien mieux que le folklore du pauvre dont on le surcharge, avec ces figurines  "Heroic Fantasy" et "New Age" sorties des usines chinoises, elfes, fées, lutins, au physique de meurtriers ou de langoureuses érotiques.

Comprendre ce que les peintres recherchaient dans cette composition naturelle, du sable ocre, renvoyant une lueur rentrée, baignant les formations pierreuses d’une lueur noire, formant une dépression entre la mer et l’horizon.

Avant d’arriver à la mer, on surprend le gouffre bleu, une dentelle qui va et vient, rebondit sur le rivage, roulant puis se déroulant, dans une brouille d’écume, sur les fonds tachetés d’azur aux nuances diverses de profondeur et de clarté.

Les baies forment des cimetières immergés ; les ouvrages décapités subsistent à l’état de moignons sucés par la mer. Les rochers sont des géants qui se couchent, imitant le premier d’entre eux, avachi là, à l’issue d’infinies traversées, sur des continents déserts, espérant la lustration du soleil, échapper à la houle, dans des bras grumeleux, embrassant des digues naturelles vernies d’algues.

Cela pourrait être le soir ou le matin, le signe que l'on se déshabitue du monde. Mer opalescente et visqueuse comme la glace qui fond.  Plus on s'avance plus s’éloignent les nuages qui gisent dans l'estran.

Saint-Jean d'Acre

Saint-Jean d'Acre reste le souvenir d’une calme ville provinciale, occupée en son centre par les allées couvertes d’un marché arabe qui meurt l'après-midi.

Dans les souterrains des Croisés, on imagine les fuites fiévreuses, lors des invasions, le dénouement des sièges, et les banquets de gardes, dans les colossaux réfectoires voutés, les transes violentes dans des chapelles sans lumière, murées de pierre jaune. Quelque chose de solennel et de triste demeure, dans la halle du marché en ruines, au milieu duquel trône une chaise vide, protégée par un vendeur d’oranges; une forêt naissante s'élève entre les pavés disjoints, cuits par le soleil de mai. 

Quand on s’enfonce dans la ville ancienne, suivant les ruelles médiévales, on débouche sur une place où roule la brise maritime, tenant du parking et du bout du monde, où l’on prend un café à la cardamome, noir et brûlant, parfumé comme un gâteau. On se trouve sur les remparts, au-dessus de la mer bleue sombre, d’un contraste violent avec l’écume blanche.

Il faut poursuivre sur les remparts, en bord de cette eau qui déversa tous les pirates et toutes les armées, jusqu’à une petite plate-forme, où l’on s'assoit au ras des vagues.

En fin de journée, dépassant les murailles, on s’engage dans une ville plate, moderne, sans charme. On marche longtemps, avant d’obliquer à droite, à travers les HLM, flanqués de petites vérandas aux fenêtres troubles et de boîtiers de climatisation qui gouttent. Au bout de cette rue, se trouve la station du train de banlieue ramenant vers Haïfa, rapidement visible grâce aux immenses silos à grains du port, après la côte où s'étale une zone industrielle. 

Corse_2/2

A l’intérieur de l'île, on a caché les villages, parmi le plafond vert et grave de châtaigniers noueux, garnis de bogues jaunes, les forêts de conifères rectilignes, là où, il y a encore soixante ans, on ne réservait le superflu qu’aux maisons de Dieu, avec leurs campaniles bouclés de rubans baroques.

C’est le pays des rivières glacées, qui s’écoulent dans une paix fraîche, entre des amas de pierre consolidés par la mousse.

Corte ressemble à la capitale d’un petit Etat montagnard, dressée à la confluence de rivières. On n’étouffe pas, comme sur la côte. La vieille ville consiste en petites bâtisses lépreuses, marquées par la mitraille des Génois. Les habitants croisent sans vous voir, se rendent sur leur jardinet en restanque, où gonflent courgettes, tomates et citrouilles.

Chaque vallée forme un pays, avec ses siroccos, ses tramontanes ; on passe de l’Irlande à la Castille en franchissant une crête, des châtaigniers aux chênes verts, puis apparaît le couvent d’Orezza, repris par la forêt. Un virage serré abrite le filet d’une source, creusant depuis des millénaires ce repli. Les sommets gaulent les nuages gris et noirs, saupoudrant une bruine qui s’évapore au premier soleil.

La Corse réveille la sensation inédite d’une beauté mélancolique et douloureuse. Un regret sordide qui rend fier. Elle est belle comme une femme craignant les appétits des soudards, lors d’une guerre maudite.

Bastia semble construite le long d’un embarcadère. La ville se répand dans la Méditerranée, qui la peuple du fantôme de Marseille, Toulon, Nice, Gênes et Livourne. Port d’étape, habité par un peuple d’errants, perdus sur les places, les rues à demie ombragées, qui parcourraient la mer, si jamais on pouvait marcher sur l’eau salée.

Chaque ville est une configuration particulière de l’éternité, dit-on.

Corse_1/2

Je voudrais me remémorer chaque détail de Saint-Florent, avec sa cathédrale où un légionnaire romain dort comme un petit enfant, L’Île-Rousse, sa place Paoli bordée de platanes écaillés, dont les feuilles brûlées prennent la teinte du vieux métal, et sa plage qui fait un creux en pleine ville, puis Calvi,  la paix de la citadelle et la cathédrale Saint Jean-Baptiste, peinte d’un jaune vérolé, à l’intérieur blanchi comme les entrailles d'un nuage.

Il y a la route aussi, comme celle qui mène à Piana, taillée dans une roche rouge comme de la chair malaxée, qui tombe dans l’eau bleue, plusieurs dizaines de mètres plus bas.

Puis l’arrivée dans la baie de Porto, dominée par un trident rocheux, parmi les eucalyptus, de gros troncs torsadés, pelés, soutenant des frondaisons qui dispensent un fade arôme de camphre.

Les calanques de Piana sont peuplées de crânes, de restes de cathédrales, de trônes abandonnés, d’une armée de lémures, minotaures, cyclopes, diables et dragons pétrifiés dans le porphyre. On y devine des genoux, des coudes, des gueules hurlantes, des gorges, étirant le sac pourpre qui les enferme. Leur supplice compose un défilé magnifique, à ces créatures à tête de poissons, qui s’embrassent et se lacèrent.

Scandola dévoile une peau grêlée, tendue sous le soleil, parcourue de dentelles vertes, où survivent des végétaux ras. On a taillé des anses portant le nom de malheureuses étreintes, des entrelacs qui simulent des retrouvailles, dans cette roche acnéique, parmi ce paysage de fourches, de cascades et de bouillons fossilisés, crachés lorsque la terre se déchirait, se vomissait dans l’eau pour éteindre son propre feu.

Saint-Malo

Sur la ligne noire d'une forteresse surgie des sables, le soleil brise les nuages.

Cinq silhouettes, postées sur la crête de la nuit levant depuis les roches. 

Porto_2/2

Porto appartient à ses habitants. Secrète, provinciale et brillante, elle n’est pas encore peuplée au second degré, comme Paris ou Londres, gigantesques parcs d’attraction pour personnel nanti. Mais les programmes de réhabilitation feront leur œuvre, sans doute. Cela commence doucement, par les artistes et les fêtards.

L’après-midi, les vieux s’installent au bord du Douro, sur des chaises en plastique et jouent aux cartes. Les plus vigoureux ravaudent des filets, réparent les moteurs de barcasses hors d’âge. On se dirait sur les quais d’un chef-lieu de département, sur fond de hangars désaffectés, repris par la forêt. La ville grandit vers le nord et la banlieue, oubliant les rives du fleuve.

Raide, crevée par le Douro, Porto attend l’Atlantique, qui n’arrive jamais. A Lisbonne, le Tage s’étale, marquant l’amorce de l’océan, son début. A Porto, le Douro incarne sa fin, l’appel de la terre, des champs et des vignes.

L’océan, il faut aller le trouver à Foz do Douro, un quartier résidentiel qui longe l’Atlantique, un bord de mer jaune citron, comme dans les années trente. Les rochers laissent peu de place au sable grossier, qui donne de temps à autre une petite plage bleue. L’océan s’arrête là, brisé par les récifs, prenant la teinte translucide du ciel, sous le regard des anciens, des enfants et des pêcheurs à la ligne, au bord d’avenues appelant l’autre rive de l’Atlantique –Montevideo, le Brésil – et d’une pergola Belle Epoque, vestige d’un palais marin n’ayant jamais existé.

Porto_1/2

Quelle idiotie de faire de Porto une avancée de l’Ecosse au Portugal. Va pour la brume, le ciel d’un bleu troublé, plus océanique que méditerranéen, mais le soleil cogne, comme dans le sud de l’Italie, le linge dévale sur les façades, et ça parle devant les portes, comme en Espagne ou au Maghreb.

Avec ses pentes qui tombent raides, Porto rend impatient. On l’embrasse d’un coup d’œil, depuis un belvédère trouvé au hasard, et il suffirait de se jeter dix mètres plus loin, dans le vide, pour franchir les quais, les vieux quartiers de la Ribeira et de Miragaia, enfoncées sous le niveau du Douro, et atteindre Vila Nova da Gaia, sur l’autre rive du fleuve, ou le pont Dom-Luís, issu de l’époque d’Eiffel, quand le futur était les dentelles de fer néogothiques.

Il faut de l’abnégation pour trouver Porto, resserrée, indolente, enfiler ses ruelles, ses passages noirs, lasurés de crasse, et ses façades jaune d’or, qui font croire que vous voilà parvenu sur la place minuscule d’un village de pêcheurs, où la mer ne vient plus.

Les églises portuenses brûlent de l’intérieur. Je pense à São Francisco et à Santa Clara, taillées dans une pierre romane, grise, dévorée par un décor baroque en bois sculpté, pian précieux, bourgeonnant d’angelots, de feuilles bronzées et de colonnades goitreuses.

Au marché du Bolhão, on fait les courses du jour sous des arcades décaties, soutenues par des échafaudages, dans les odeurs de cannelle, de café, de viande, de fleurs et de poisson frais, parmi l’agitation tranquille, routinière. Le vent agite les draps accrochés par les vendeuses de légumes pour préserver leur marchandise du soleil, tels des fantômes se jetant dans le vide.

Le chant des pistes, Bruce Chatwin

Chatwin est l’écrivain d’une civilisation qui ne survit plus qu’à l’état de débris éparpillés. Il est l’écrivain des nomades, des voyageurs, issus d'une patrie sans nom ni origine, sans autre richesse que la subsistance, sortie de l’aube des temps. Mais les sédentaires ont gagné.

Le chant des pistes est le récit d’un voyage en Australie, auprès des aborigènes, sur la trace des temps du rêve, lorsque les anciens faisaient naître les fleurs, les animaux, les déserts, les cours d’eau et les montagnes par les seules modulations de leur chant.

Chatwin accompagne un guide chargé d’entendre les aborigènes afin de de répertorier le tracé de ces chemins de musique ; il faut aller loin, dans les boues et la chaleur, interroger les aborigènes taciturnes, défiants, abrutis d’alcool, traverser les orages, les étendues de sable, à la rencontre de paumés venus du monde entier, cachés là, dans les hameaux poudreux de l’Australie centrale.

Comme tous les grandes livres, le chant des pistes revêt une dimension métaphysique indéfinie, et frénétique ; l’immensité du désert donne des songes d’immortalité, les destins perdus des gens croisés sur la route renvoient à sa propre nullité. La prose de Chatwin ne fait que constat-là, avec la plus grande efficacité. Son écriture incarne ce silence sans tenue, émerveillé et pénétrant, auquel on s’adresse quand on parle seul, sans être bien certain de vivre ce que l’on vit.