Une note de lecture qui dégénère en brillant essai sur le rêve d’une politique jamais lâche, jamais vile, jamais intéressée, sinon par les buts et la noblesse qui la portent. Le dreyfusisme fut un grand soulèvement, il a bâti la valeur humaine, la dignité d’un seul être à conquérir sur l’institution. Certains y ont perdu leur vie et leur dignité pour ne récolter que l’oubli, comme Bernard Lazare.
“Ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte.”
L’essai de Péguy est une célébration du courage, une flétrissement de la bassesse, surtout quand elle s’empare de la morale pour se faire cheffe de parti. En cela, il méprise Jaurès. Dans sa parlote brillante, sa ratiocination tenace qui ronge et fouille, Péguy pose des phrases devenues maximes, ainsi que la célébration d’une idée française de l’engagement et de l’universalisme.
“Les antisémites parlent des Juifs. Je préviens que je vais dire une énormité : les antisémites ne connaissent pas les Juifs. Ils en parlent, mais ils ne les connaissent point.”
Oui, cet essai peut avoir quelque chose de contemporain, d’annonciateur et de visionnaire. Notre jeunesse est surtout inactuel, sans compromis pour les chapelles d’alors, les intérêts en campagne et les jeux des machines politiques ou des convenances. Péguy l’a payé cher, rudement. Il reste l’un des nôtres, surtout pour ceux qui sont en quête de courage et de renouveau. Et ces derniers sont nombreux, fatigués de ne plus trouver de mystique et d’espoir dans la politique, cet univers où tant de médiocres occupent les places de choix. Et ils le crient en s’abstenant.
“Non seulement nous fûmes des héros, mais l’affaire Dreyfus au fond ne peut s’expliquer que par ce besoin d’héroïsme qui saisit périodiquement ce peuple, cette race, par un besoin d’héroïsme qui alors nous saisit nous toute une génération.”
Lisant Beowulf, je songe à Borges et ses douteuses admirations littéraires, dignes d’un grand enfant (hormis celle qu’il voue à Conrad, mais cela n’engage que moi). Parfois, je m’amuse à lire les vers en saxon, incompréhensibles. Mais la paronymie joue son rôle, porte le souffle et la mémoire du réciteur. L’hémistiche soutient l’ensemble, déploie la scansion et l’attente toujours trompée par l’écrasement des sons. Dans cette aventure d’un héros parmi les monstres, où Dieu apparaît comme un intrus arrivé là sur le tard, on sent quelque chose du conte primordiale, dans sa plasticité rustique et l’élaboration ultra ornée de certaines métaphores, semblables à celles des scaldes.
L’installation d’un bordel dans une petite ville de province. Un homme sans envie qui ramasse de vieilles peaux pour en faire des belles de nuit sur le retour. Il n’y a rien de très grand ni de sublime, mais c’est un roman magnifique, sur le vide métaphysique, la beauté de ses apories et des tortures qui y mènent. Et puis il y a la langue d’Onetti, clinique et lyrique, aussi dépouillée, labile et construite qu’un latin de scholiaste qui aurait fait le tour de la planète de Dieu pour se dire : “Ce n’est que ça ?”.
“Nos visages ont un secret, quoiqu’il ne soit pas toujours celui que nous tâchons de cacher”
Un seul être, ou deux, ou trois, protéiforme et unique, comme la douleur, la peur, la guerre et le froid. C’est la bande ininterrompue du temps, torsadée au point d’y voir l’advenu et le futur se toucher. Nul ne sait de quoi il en retourne. On ne connaît que l’intensité tonitruante de sentiments profonds, d’impressions térébrantes. Et que cela fait office d’éternel au genre humain.
Un passage de l'histoire des indiens Caraïbes. Baroque et cosmique.
L’action de cet ouvrage de Carpentier se tient à la fin du XVIIIème siècle. Il est la preuve que le roman historique n’existe pas. Tout comme le soi-disant roman régionaliste. Il n’y a que le récit qui vaille, frayant dans l’inactuel.
Lu dans l'introduction de l’Histoire des dix princes, rédigée par Marie-Claude Porcher également traductrice de ce récit de l'Inde médiévale écrit par Dandin.
Ces dernières années, en France, l’autofiction fut le signe de la modernité, l’avant-garde. C’est dire ce qu’il reste de l’avant-garde. Son temps est en train de passer, ainsi que l’imposture qu’elle a incarnée. La mode laisse place au récit social, ancré dans le réel, le vraisemblable, le faits divers. Cela produit des romans à thèse n’osant dire leur nom, et cachant leur indigence sous un militantisme doucereux.
The Sower of the Systems, Watts.
Ils prétendent incarner un réel fait fiction. Or, seul l’inverse existe : mythes et fiction soutiennent le réel. Nous ne sommes qu’humains, être d’histoires et de mythes. Le réel ne nous est pas donné. Nous le tissons, à l’aide de mots.
Mais revenons à l’autofiction. Il s’agit là d’une pratique vieille comme la littérature et l’humanité, reconditionnée pour paraître neuve. Voici près de mille six cents ans, Saint-Augustin ouvrait la voie, avec ses Confessions. Encore un nombriliste en mal de publicité.
“Et voici que mon enfance est morte depuis longtemps, et moi je vis”
— Les Confessions, chapitre VI
Les traductions correctes rendent bien la plasticité et l’efficacité de sa langue, au service d’un ouvrage à la fois appel et épanchement, sainteté et trivialité, intransigeance et attendrissement.
Un grand roman, en forme de long poème. Quelque chose comme le chant infaillible et sibyllin de l’inconscient. Et toujours la musique des faits, des actes, méditant l’appel de la violence.
“Mais tandis qu’ils cherchaient à montrer que la Nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire rien qui ne soit pour l’usage des hommes), il semblent n’avoir montré rien d’autre sinon que la nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes.”
Je lis l’ouvrage de Pierre Hadot sur Les Pensées de Marc Aurèle. L’empereur-philosophe. Ou le philosophe-empereur, s’embarrassant dans la conduite d’un Empire. Tout dépend du point de vue.
Voici la page 189 du livre. J’y ai trouvé une poétique : la lutte contre l’anthropomorphisme, le sentimentalisme, et l’affectation. Trois vices auxquels je suis porté. Une grande partie de mon travail consiste à me défier de chaque terme, surtout des adjectifs et des adverbes : autant de jugements induits, qui concluent comme disait Flaubert de la bêtise. Mal choisis, ils encrassent, empâtent.
Dans un texte, le but est de tenter d’atteindre l’illusion de la nudité, de la nécessité de chaque terme. Produire un corps, composé uniquement d’organes vitaux.
Le génie de Faulkner est aussi introuvable et pénétrant que la vie. Il y a quelque chose d’inaccessible chez lui Chaque livre est un tour de force, unique, absolument neuf. Et cela roule, sans être toujours trop écrit. Si Proust avait su l’anglais, je pense qu’il aurait été incapable de le pasticher, comme il l’a fait avec d’autres. Chaque opus est orphelin.
Empreints de noblesse, nos temps usent de la figure d’Hildegarde de Bingen pour vendre de la tisane et des livres de recettes. C’est l’une des causes principales de sa -relative- célébrité. Ce fut une mystique en lutte acharnée contre l’Eglise bureaucratique, visionnaire dès l’âge de trois ans. Sainte ou folle, comme tous les bienheureux, elle est aussi la créatrice d’une langue nouvelle, pouvant aussi faire office de code. Est-ce là matière à la prière, à la poésie ou aux messages cryptées ? Un espéranto du jardinage ? On n’en saura jamais rien. Voici deux pages sur la lingua ignota d’Hildegarde, prises au livre d’Audrey Fella, Hildegarde de Bingen. Corps et âme en Dieu.
L'une des plus belles pages de ce traité mystique, écrit au XIVe siècle, par un anonyme anglais. La traduction du poète Armel Guerne y amène quelque chose d'humble, fervent et précieux. Le nuage d'inconnaissance, c'est l'énoncé d'un amour indicible et flou pour un Dieu perdu dans les brumes et les silences.
“Est réactionnaire tout homme qui n’est pas disposé à acheter sa victoire à n’importe quel prix.”
Quelle fête que la prose de ce vieil Indien bruni au soleil de l’Antiquité, qui taille des distiques comme on aiguise des flèches, au milieu de sa bibliothèque immense, dans une maison centenaire d’un vieux quartier de Bogota. Nicolas Gomez Davila fait un Borges laconique, pas baisant, moins enchanté de son savoir que le grand conteur aveugle. Cela tombe net, indubitable, comme une balle crevant un baudruche.
“Dans les époques aristocratiques, ce qui a de la valeur n’a pas de prix. Dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur.”
J'ai lu Le réactionnaire authentique de Gomez Davila ne même temps que la correspondance de Flaubert. Les deux bonhommes ont horreur de la faiblesse de masse, faisant pencher les têtes dans le sens du vent. L'un et l'autre sont les tenants d'un même inactuel, fait d'intelligence et d'honnêteté. Ils sont la figure de l'artiste idéal, attentif et distant, acerbe et mystique, anticonformiste parfois, libre toujours.
“Les deux ailes de l’intelligence sont l’érudition et l’amour.”
Dans une époque élevant la cupidité en système, prônant la passion cynique du transitoire, l’exploitation commerciale de la bêtise, l'élévation de la tartuferie en métaphysique, la lecture de Gomez Davila est un plaisir piquant, où germent les délices d’une discipline aristocratique de l’esprit.
“Vivre avec lucidité une vie silencieuse, discrète, parmi des livres intelligents, et aimé de quelques êtres chers.”
L’intelligence et l'art sont désormais une lutte, davantage contre leurs faux-semblants et leurs imitations industrielles que leurs ennemis frontaux. Il s'agit de ne pas s'enivrer d'impuissance, même s'il y aurait de quoi. A l'instar de Gomez Davila, il faudrait convertir sa résignation en enchantement. Certes, celui qui n’épuise pas sa vie à assouvir sa cupidité semble voué au mépris. Mais ceux qui s'adonnent à ce jeu ne l'ont pas choisi. On le leur a imposé. Les réactionnaires authentiques, au moins, sont les victimes consentantes d’une malédiction enchantée qu’ils se sont eux-mêmes lancée.
La dernière page. Parce qu'elle est belle. Et qu'elle ne tue pas l'intérêt du roman. Au contraire. Il n'y a pas ou peu de suspense dans Et au milieu coule une rivière. Pas besoin.
Aucun n'écrit comme lui, ce brouillon virtuose, une finesse aussi incarnée, physiologique. C'est la vie et ses scènes comme on l'habite depuis derrière son propre crâne.
Ce livre tressé se pare des échos d'un esprit obsédé par la malédiction nécessaire de la fécondité, et le désir exclusif, sublime et bovin de reproduction. Nous sommes sales, répugnants, stupides, et sacrés.
J'ai lu le livre de Barry Lopez dans l'édition d'Albin Michel, éditée en 1987. Gallmeister l'a réédité en 2014. Si la traduction est dans le veine des autres ouvrages de la maison, le rendu doit être de très bonne facture.