Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

Pour briller dans les soirées où il faut parler, ou bien écrire de la chanson française

Prise de conseil auprès de Jules Lemaître (1853-1914), resté dans les mémoires pour sa série de portraits intitulée Les Contemporains, laquelle renferme des études sur Huysmans, Mallarmé, Alphonse Daudet, Anatole France, les Goncourt et Zola, entre autres.
Dans le deuxième volume de ses Contemporains, ce ponte du Paris littéraire de la charogne fleurissante, s'entiche d'un ouvrage de la Comtesse Diane, femme de lettres aujourd'hui oubliée, proche de Sully-Prudhomme, premier prix Nobel de littérature, Hérédia et Loti.
En prélude d'une étude sur le génie "franchement féminin" de ladite Comtesse, Lemaître expose sept procédés utiles à qui fera voeux de rutiler dans les salons ou de trousser de la mélodie, tout en ménageant sa peine.

On distingue ainsi :

1 - La pensée "algébrique", dont la mise en oeuvre nécessite " de trouver quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc.., dont les deux premiers soient entre eux, dans les même rapport que les deux derniers. Le schéma ordinaire est celui-ci : "... est à... , ce que... est à ..."".
Exemple : "Le shampoing est au chewing-gum, ce que l'amour est à la haine". Limpide, bien balancé. "Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en douterait pas". 

2 - La pensée "antithétique", laquelle consiste à allier des mots de sens opposé. Assez efficace, car "il est rare que la réunion des mots exprimant des sens contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose" écrit Lemaître. 

Exemple : "Le pauvre est riche de ce qu'il n'a pas", ou bien "le riche est pauvre de ce qu'il a". D'usage commode, cette maxime "vous vaut un air fin et en vaut une autre".

3 - La pensée "paradoxale", qui vise à choquer le bon sens commun. Spécialité des collégiens et des lycéens en rupture de ban, employée dans une certaine littérature et la publicité  : "La morale est la pire des dépravations" ou "L'imbécilité est la plus grande conquête du genre humain." La pensée paradoxale gronde fort, comme le slogan d'une marque de lessive ou un rot.

4 - La pensée "Joubert ou Vauvenargues", variante lyrique de la saillie mondaine. Ce genre supposant une psychologie "très fine, on ne craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pensée, en la tarabiscotant", écrit Lemaître. Voici avec la mort : "La mort est une subtile maîtresse, qui nous conquiert un peu plus chaque jour. Apprenons à l'aimer..." L'amour est son thème de prédilection, et plus généralement tout état d'âme favorisant l'épanchement mélodramatique. C'est la pensée des amants parfaits des films à l'eau de rose, des chevaliers blancs et des poètes très maudits.

5 - La pensée "définition" légifère de l'état du monde avec un aplomb de faiseur de miracles. Elle mobilise deux notions de sens proche, et se charge d'en démêler les nuances. Voici l'exemple donné par Lemaître : "Soit : orgueuil, vanité, amour-propre, fatuité. On écrit bravement : "L'orgueil est viril, la vanité est féminine, l'amour-propre est humain". Ou bien encore : "La fatuité est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme""Il y a un moindre abîme entre la modestie et l'orgueil qu'entre l'orgueil et la vanité, etc...". 
Exemple : "Il y a un moindre abîme entre le flan et la tarte tatin qu'entre la tarte tatin et la mousse au chocolat."

6 - La pensée "pittoresque", créée une image donnant corps au concept évoqué. Sa genèse fonctionne par "bonds" successifs : ""Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la réalité", voilà certes une pensée qui n'a rien de rare. Et bien, travaillons là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est "la folle du logis"; c'est une première indication. Creusons ce mot "logis" et nous ne tarderons pas à écrire : "L'imagination est une maîtresse d'auberge qui a toujours plus de chambres que de clients."  Souvent, elle n'est comprise que de celui qui la formule.

7 - Enfin, la pensée "à la Royer-Collard". Synonyme de "tautologie", "platitude" et "truisme". Elle donne : "Le feu brûle" ou encore "l'eau mouille". Escroquerie intellectuelle à assumer avec une aura de statue grecque.

Pour conclure, les “pensées et maximes” sont un genre épuisé et un genre futile

, proclame Lemaître. 

Voilà qui est dit.