Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

Le nuage d'inconnaissance

L'une des plus belles pages de ce traité mystique, écrit au XIVe siècle, par un anonyme anglais. La traduction du poète Armel Guerne y amène quelque chose d'humble, fervent et précieux. Le nuage d'inconnaissance, c'est l'énoncé d'un amour indicible et flou pour un Dieu perdu dans les brumes et les silences

Les jardins à la française et leur secret

J'aime désormais les jardins à la française. Je vieillis, peut-être. Auparavant, je n'y trouvais qu'une tentative vaine de faire des droites et des figures géométriques avec la nature. Une vacance du jardinier, et tout se délitait. C'était prétentieux, impermanent, futile. A l'image de la Cours de Louis XIV. A ce compte-là, autant se contenter d'un jardin sec, de sable et de caillou, pensais-je.

Je reviens de Chantilly. Et j'ai aimé ses jardins à la française, même s'ils sont, à mon sens, moins beaux que ceux de Versailles. Je crois que les impressions versaillaises ont sédimenté et que j'ai découvert à Chantilly un des secrets des jardins "à la" Le Nôtre, par une magnifique journée d'été.

Ces jardins vont avec le ciel, ils dessinent dedans. Ils sont une perspective de son éternel. Au contraire des jardins à l'anglaise, qui trouvent leur fin sur terre, contrefaisant la campagne du week-end, un romantisme de pacotille, à la Marie-Antoinette.

Les jardins à la française sont baroques, tentant un équilibre qui ne sera jamais l'égal de celui du cosmos. Le Nôtre était géomètre, et un mystique. Son art est celui de l'ordre et de l'humilité. Car ses jardins ne sont rien sans le ciel. Oui, ils sont une figure à deux bandes, s'appuyant contre Dieu ou l'illusion qui usurpe son nom, auxquels ils soumettent un essai de permanence, artificiel, hérissé de buissons à cônes, de parterres anguleux, et d'autres impossibles. 

France - Angleterre : 2-1

Ce n'est pas mon pronostic pour la prochaine finale de la coupe du monde de football, mais le score du dernier match de l'équipe de France de football des écrivains. Première victoire internationale, premier but pour ma part (j'en ai presque la preuve, avec cette photo prise à l'instant de la frappe), dans l'incroyable stade du Red Star, à Saint-Ouen.

Il paraît que les Anglais nous attendent à Londres pour le match retour. Et pour nous battre. 

En attendant, voici le résumé du match, by Bertrand Guillot :

Suspense, figures de style et happy end - Première victoire internationale pour les écrivains français !

On craignait un temps anglais, il a fait grand beau sur le stade Bauer.
On craignait aussi le fighting spirit britannique... et on avait raison.
Car même privée d'un joueur majeur pour cause de passeport non valide (good luck after Brexit, guys), l'équipe anglaise, avec deux joueuses (respect) et deux renforts franco-britanniques, était bien décidée à défendre son but et à jouer les contres à fond.

La deuxième de ces contre-attaques fut fatale à l'arrière-garde bleue. On jouait depuis 25 minutes et l'Equipe de France, désordonnée dans ses assauts telle l'armée de Philippe VI à Crécy, était menée 1-0.
Révolte, orgueil, pressing ! Les Bleus lançaient alors leurs écrivains d'avant-garde. Julien Blanc-Gras grattait des ballons à l'entrée de la surface adverse, Frédéric GaI ajustait sa patte gauche depuis l'aile droite, Louis Dumoulin délivrait un centre millimétré pour Brice Christen dont la tête splendide heurtait la barre et rebondissait derrière la ligne sans que l'arbitre ne bronchât.
Mi-temps : France 0, Angleterre 1 !

La reprise fut rude sous une chaleur étouffante. Nos écrivains poussaient sans être dangereux, peinaient à jouer entre les lignes, les passes se faisaient molles et les mots plus durs (hommage à la 'Généalogie de l'insulte' d'Ollivier Pourriol?) et parfois peu galants. Le destin avait-il choisi son camp ? L'équipe de France allait-elle perdre ce match qui pourtant lui tendait les bras ? Non !
Car soudain, à la 78e minute, après un corner frappé par Yvan Gastaut, le ballon parvenait à Striker Brice à l'orée de la surface, qui décalait Baptiste Fillon monté aux avant-postes. ET la frappe fut sublime, et le gardien impuissant, et la lucarne nettoyée.

Car soudain, à la 78e minute, après un corner frappé par Yvan Gastaut, le ballon parvenait à Striker Brice à l’orée de la surface, qui décalait Baptiste Fillon monté aux avant-postes. ET la frappe fut sublime, et le gardien impuissant, et la lucarne nettoyée.

1-1, cris et soulagement, encouragements virils ! Nos écrivains se débarrassaient enfin de l'exigence du style et se lançaient à corps perdu dans la bataille.
Les Anglais, eux, tentaient désespérément de gagner du temps (sans doute parce qu'il était beau). Mais il était écrit que la partie devait basculer. Enfin sûrs de leur fait, les Bleus faisaient tourner la balle de gauche à droite, et la tête à l'Albion pourtant perfide. Le coach Jimmy Adjovi-Bocco adressait un caviar absolu dans le dos de la défense à Bertrand Guillot qui jetait ses dernières forces dans un ultime sprint. Chevauchée, centre en retrait, jaillissement de Brice Christen au premier poteau pour une balle magistralement piquée par-dessus le goal anglais. Hurlement de joie des joueurs et d'un public en transe !

Le coach Jimmy Adjovi-Boco adressait un caviar absolu dans le dos de la défense à Bertrand Guillot qui jetait ses dernières forces dans un ultime sprint. Chevauchée, centre en retrait, jaillissement de Brice Christen au premier poteau pour une balle magistralement piquée par-dessus le goal anglais.

2-1, le score était scellé. L'armada anglaise avait tout donné et comptait trop peu d'auteurs de fiction pour s'offrir un dernier rebondissement, d'autant que Brieux Férot veillait dans sa cage.
Il ne restait plus qu'à fêter ça dans une 3e mi-temps fourbue mais joyeuse, à refaire le match et à prévoir déjà un match retour, car disons-le : l'auteur anglais est accrocheur, l'auteur anglais est aussi râleur qu'un écrivain français, mais l'auteur anglais est vraiment sympa.
Tel Eric Cantona, nous franchirons donc un de ces jours le Channel pour une deuxième manche, sous la pluie et dans la bonne humeur.
Merci aux nombreux spectateurs, merci à Benoît et Jean-Max nos grands organisateurs, merci au Red Star et un grand merci à nos amis Anglais. Sorry, good game !!
A bientôt

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Elle s’allongea dans son canapé, puis écrivit, se désignant à la troisième personne :

Il faisait la vaisselle avec suffisance, goguenardise. Si elle avait eu l’un de ces calepins où elle avait pour habitude de coucher ses pensées, elle y aurait inscrit le mot « insolence ». Parce qu'il avait l'air de s'amuser. Les hommes étaient de grands enfants ayant mené l’humanité de chaos en chaos, jusqu’à l'actuel. Mais cela finissait. Après des millénaires de viol permanent, la volonté de puissance de la gent féminine l'emportait. Elle vivait les derniers craquements de l'ordre phallocrate occidental. 

L’odieux mâle sifflotait. Sa bouche et sa langue jouaient une chanson de mauvais goût, issue de la variétoche française des années 80 : « La danse des canards ».  

Elle abandonna son magazine, alluma la télévision.

Elle abandonna son carnet, suçotant son stylo, et se relut. Satisfaite, elle pensa atteler sa verve au démantèlement du jeunisme, mais n'en fit rien.

Elle se souvint d'un soir, où elle remontait le boulevard de Port-Royal, bordé de verts platanes, longeant un institut pour adolescents en détresse, et un hôpital militaire où les chefs d’Etat subissent des expériences de mort imminente. Le panneau électronique d’une pharmacie indiquait 26°c, et 21h01. Elle s'apprêtait à dépasser la rue Broca – l'ancienne rue de Lourcine- et jeta un œil dans les escaliers y menant. Cela sentait la pisse et une humidité de salpêtrière.

Elle s’arrêta, se souvenant que la rue Broca abritait jadis un asile où les putains finissaient des maladies que donne l’amour à quantité industrielle. Elle imagina ces dames dans leur corset, la touffeur de leurs dentelles, en balade triste, sur les larges trottoirs déserts, par les poussiéreux soirs d’été, hachurés de la lumière rouge du couchant. Et dans ses rêves, ces belles femmes malades toussaient à tour de rôle. Elles avaient été belles, et leurs petits chapeaux branlaient sur leur tête, au bout de leur long cou, mince comme un bras.

La décadence de celles qui avaient été de belles putes riantes aux cuisses fermes et grasses lui faisait serrer les poings.

De nouveau, elle crut entendre la triviale mélodie sifflée par le mâle en pleine vaisselle. Elle l’aimait, car il se pliait sans complications à ses montées de justice historique. Il savait payer pour les hommes du passé, et les salauds à venir. Il était un objet de justice, muni de gants roses en plastique. Et c'était beau.

Nicolas Gomez Davila

Est réactionnaire tout homme qui n’est pas disposé à acheter sa victoire à n’importe quel prix.

Quelle fête que la prose de ce vieil Indien bruni au soleil de l’Antiquité, qui taille des distiques comme on aiguise des flèches, au milieu de sa bibliothèque immense, dans une maison centenaire d’un vieux quartier de Bogota. Nicolas Gomez Davila fait un Borges laconique, pas baisant, moins enchanté de son savoir que le grand conteur aveugle. Cela tombe net, indubitable, comme une balle crevant un baudruche. 

Dans les époques aristocratiques, ce qui a de la valeur n’a pas de prix. Dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur.

J'ai lu Le réactionnaire authentique de Gomez Davila ne même temps que la correspondance de Flaubert. Les deux bonhommes ont horreur de la faiblesse de masse, faisant pencher les têtes dans le sens du vent. L'un et l'autre sont les tenants d'un même inactuel, fait d'intelligence et d'honnêteté. Ils sont la figure de l'artiste idéal, attentif et distant, acerbe et mystique, anticonformiste parfois, libre toujours. 

Les deux ailes de l’intelligence sont l’érudition et l’amour.

Dans une époque élevant la cupidité en système, prônant la passion cynique du transitoire, l’exploitation commerciale de la bêtise, l'élévation de la tartuferie en métaphysique, la lecture de Gomez Davila est un plaisir piquant, où germent les délices d’une discipline aristocratique de l’esprit.

Vivre avec lucidité une vie silencieuse, discrète, parmi des livres intelligents, et aimé de quelques êtres chers.

L’intelligence et l'art sont désormais une lutte, davantage contre leurs faux-semblants et leurs imitations industrielles que leurs ennemis frontaux.  Il s'agit de ne pas s'enivrer d'impuissance, même s'il y aurait de quoi. A l'instar de Gomez Davila, il faudrait convertir sa résignation en enchantement. Certes, celui qui n’épuise pas sa vie à assouvir sa cupidité semble voué au mépris. Mais ceux qui s'adonnent à ce jeu ne l'ont pas choisi. On le leur a imposé. Les réactionnaires authentiques, au moins, sont les victimes consentantes d’une malédiction enchantée qu’ils se sont eux-mêmes lancée.  

Genève, capitale de la planète du dimanche soir

Le dimanche soir, les rues de Genève ressemblent au célèbre tableau d'Hopper. Elles le dupliquent. 

Mais sans clients ni lumière aux vitrines.

Des réclames callaissées, montrent des enfants riches, blancs, et fiers de l'être / Des officines de banque privée / Des avocats /Des experts comptables / Genève tient la santé des villes d'argent et de bienfaisance, saine, close, fermée, toute percluse d'espaces réservés, de cercles, de clubs.

Sur la place du Bourg-de-Four, auprès de la cathédrale, deux cafés restent ouverts pour trois couples de clients / Les installations de lumières artistiques ajoutent quelque chose de lugubre et de travaillé dans la ville éteinte tôt, debout dès six heures le lendemain /Les rives du lac sont un parc d'attraction ennuyeux, fermé pour ne pas avoir su amuser. 

Ici, personne ne s'ennuie. 

Mythe, récit, roman... Olivier Sebban dans L'Orient le jour

Olivier Sebban est un grand écrivain, et un ami.  Dans une interview donnée dans L'Orient le jour, à l'occasion de son passage au Liban en janvier 2018 à l'occasion de La nuit des idées, il livre sa vision du roman et du mythe - fécond, matrice à récits - que je partage. Interrogé par l'écrivain Charif Majdalani, il  offre une perspective claire, droite, originale et inactuelle du récit, comme de la fiction en général.  

Dans une période où le débat fait rage sur la fonction du roman, sur son rapport à la réalité et au social, et sur sa sortie de la fiction, vous êtes de ces écrivains qui, de par leurs livres et leur style, clament au contraire leur foi dans la fiction. Quel regard portez-vous sur ce débat ?

Il me semble impossible d’assigner le roman à une fonction quelconque tant sa forme est plastique et variée. À l’origine du roman est la fiction, le mythe. Le mythe vaut pour les contemporains, mais aussi pour les générations futures. Si la fiction se limite aux seules fonctions du réel ou du social, il me semble qu’elle rate sa cible, se prive de la possibilité de perdurer et fabriquer une multitude de sens inédits. Une grande fiction aura de toute façon une portée sur le social et le réel, mais choisir le social et le réel comme exclusive, astreint la fiction, réduit sa portée universelle.

Vos livres contiennent des problématiques récurrentes. On y a toujours un conflit filial, dans lequel les pères, par leur amour excessif, par leur absence, ou par la discrimination entre un fils et un autre, deviennent des saturnes dévorant leurs enfants.

Si la fiction se limite aux seules fonctions du réel ou du social, il me semble qu’elle rate sa cible

 

 Qu’est-ce que cela dit sur la nature de l’homme, sur les rapports sociaux et familiaux, et sur les désirs enfouis en chacun ?

On n’échappe pas au père d’entre les pères, le temps et son injonction tragique de finitude. La transmission filiale se fait rarement sans dommages. L’incompréhension de père à fils, de mère à enfant, me semble le reflet de tout antagonisme humain. Ses effets sont visibles dans l’histoire autant que dans les générations. Il me semble que le désir sous-jacent, présent dans ce type de conflit entre père et fils, faisant des fils boiteux comme Œdipe, reste la volonté de puissance de certains pères, conduite par un grand déni, à savoir l’occultation des éléments clés d’un récit.

 

Dans vos romans, les hommes (et plus précisément les fils) sont toujours des errants confrontés à la puissance d’une nature immense et sauvage. L’errance est-elle un élément romanesque incontournable ?

Oui, soit lâchés par les pères, soit contraints d’errer, confrontés aux affres de l’histoire. J’aime écrire sur l’errance, sans doute influencé par les textes fondateurs, L’Odyssée, la Bible, et mon propre roman familial. J’aimerais écrire des romans plus statiques, mais même chez les écrivains que j’aime particulièrement, chez Flaubert, dans Madame Bovary, je retrouve le thème de l’errance et du picaresque.

 

L’errance et la guerre sont souvent les ingrédients de base de l’épopée. Chez vous aussi, la guerre, et ses effets terribles sur la désintégration des corps, est très présente, guerre d’Espagne ou guerre de Sécession. Pourquoi ?

L’épopée me permet de créer un lien entre l’intime, opposé à l’épique, et l’histoire, en donnant à voir la créature dans la création. La guerre, surtout la guerre civile, est un miroir du conflit intérieur. Je suis fasciné par les guerres civiles depuis l’enfance et c’est en écrivant mon premier roman que je l’ai enfin problématisé. La désintégration des corps comme la désintégration des nations se répondent. Ce sont des jeux d’échelles dont Saturne donne invariablement la conclusion.

Olivier Sebban et l'écriture du mythe.jpg

 

Vos livres sont hantés par les mythes, les mythes bibliques, essentiellement, mais aussi indirectement, les mythes de l’antiquité païenne. Quel est le sens de l’usage des mythes dans l’écriture romanesque ?

On n’écrit jamais seul ni à partir de rien. C’est un fait rassurant pour qui attaque les premières phrases d’un roman. C’est également vertigineux. De grands récits nous ont précédés. Écrire c’est payer sa dette. Il faut avoir assimilé ses lectures, s’inscrire dans une filiation. Les écrivains, me semble-t-il, fabriquent du mythe dans la mesure où ils bâtissent un récit allant de l’intime vers l’universel, donnant à voir sans commentaire, introduisant l’incommensurable dans le commensurable. La résolution d’un mythe n’est jamais définitive et donne toujours à penser. Joyce l’a illustré dans Ulysse, à tel point basé sur L’Odyssée qu’il est possible de relire Homère à la lumière de Joyce.

De grands récits nous ont précédés. Écrire c’est payer sa dette.

En lisant Sécessions, qui résume en lui de manière somptueuse l’ensemble de vos préoccupations, on ne peut s’empêcher de penser à Faulkner, bien sûr, mais aussi à Cormac McCarthy. Êtes-vous lecteur de ces grands écrivains américains ? Quels sont vos autres auteurs de référence ?

Faulkner et McCarthy sont pour moi des écrivains essentiels. Je reviens sans cesse à leur œuvre. Grands stylistes et grands créateurs de mythes, ils ont la même influence sur moi qu’Hemingway, Flaubert, Claude Simon, Shakespeare, Conrad.

 

Votre écriture est très ample, très poétique, et s’arrête sur les détails minutieux de la vie des hommes dans leur errance (un peu comme le fait Cormac McCarthy). Elle est aussi très attentive au monde extérieur, à la lumière du jour, à la présence animale, aux arbres, aux changements météorologiques. Si bien qu’on a parfois l’impression que la nature écrasante pourrait presque supplanter l’homme dans vos livres. Y aurait-il chez vous, consciemment ou pas, une rêverie de l’effacement de l’homme face au monde ?

Saisir le réel, sa beauté, par l’écriture, me fascine. Je suis bouleversé quand je rencontre, dans un livre, le monde sous une forme poétique. J’aime percevoir les personnages sans psychologie, dans un contexte vaste, saisis par leurs actes. C’est un principe mythologique, principe de la Bible et de la tragédie. Je n’avais jamais formulé cette idée d’effacement. Elle me paraît incroyablement juste. Oui, je vois sans doute l’homme comme une chose peu signifiante pour la création, s’y déplaçant avec fracas, y promenant sans remède à la fatalité, l’intensité de sa conscience.

 

Source : L'Orient le jour

Première victoire pour l'équipe de France de foot des écrivains

Retour au Havre dans le cadre du Festival "Le goût des autres" avec l'équipe de France de foot des écrivains, pour affronter une sélection des anciens du HAC, mon club de coeur.

Après deux défaites contre l'équipe d'Allemagne, à Paris, puis à Francfort, nous avons remporté la première victoire de l'histoire de notre équipe, par 2-0. Doublé de Brice Christen. J'ai eu la chance de jouer en charnière centrale avec notre coach, Jimmy Adjovi-Bocco.

A bientôt pour de nouvelles aventures.

Et au milieu coule une rivière, Norman McLean

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Elle se rend au Père Lachaise, fouler la terre et les pavés – le ciel des génies d’autrefois. Elle trouvera un homme, songe-t-elle, qui gagne beaucoup d’argent. Sa vie fait une vague certitude, un plan business plan assez lâche pour s'assurer des vacances, de temps à autre.

Cet homme, elle l’aimera, le pouvoir d’achat étant une qualité humaine comme une autre. Elle le méprisera tout également, car elle méprise ce qui sert. Et l’argent sert à tout. Elle gravit les escaliers de l’entrée de la rue de la Réunion. Cela ressemble à une cage de pierre verdie. Les escaliers forment des couvercles branlants, troués.

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Muse vénale, se surnomme-t-elle.

Elle joue la déesse. Pour elle, un riche obscur devra gagner beaucoup d’argent, dans quelque métier veule. Emerveillée, soûlée de confort, elle connaîtra l’existence des belles âmes montrant la voie au genre humain.

Elle a lu Eugenio d’Ors, et a cru y comprendre que le baroque succède au classicisme dans un cycle éternel. Elle veut croire qu’il en va de même pour les êtres très libres que sont les hommes :  une génération de banquiers sécrète une génération d’artistes, de dilapidateurs, entraînant un come-back des banquiers, mais d’âme plus ample.

Elle se rengorge, se voyant belle dans la vitre noire du métro. Elle place la main devant sa bouche pour étouffer un rot au goût de savon. Elle ouvre son Elle. Les dernières tendances sont à l’authenticité. Autour, la foule insensible la dégoûte. La touffeur du sous-sol rend les gens puants.

Les hommes sont sales, au fond… en vrai…

Elle songe à Socrate. Le plus sage des hommes connus a été soldat, et il a tué.

Elle descend à Nation, s’apprête à traverser le boulevard Voltaire. Dans le silence des habitacles, aux passages protégés, elle a été souvent insultée, voulue, enviée. Parfois aussi, les hommes ont voulu sortir, et lui faire l’amour, la violer. Pour une gorge découverte, un pantalon serré, une jupe courte ou juste un sourire.  

Avec l'équipe de France des écrivains, à Francfort

Défaite 5-2, avec les honneurs, lors de notre match retour contre les écrivains allemands. Il y avait les hymnes, les équipements officiels. Cela n'a pas suffi à nous faire gagner. mais un groupe est né.  

Merci à la Fédération allemande de football, à l'Institut Goethe de Paris et à l'Association des Ecrivains Sportifs pour l'organisation de cet événement. 

L'histoire de l'équipe de France des écrivains se poursuit le 20 janvier prochain, à 15 heures, au stade Jules Deschaseaux, contre mes anciennes idoles du HAC, dans le cadre du Festival "Le goût des autres". Retour au bercail ! 

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Si je t'oublie Jérusalem, William Faulkner

Aucun n'écrit comme lui, ce brouillon virtuose, une finesse aussi incarnée, physiologique. C'est la vie et ses scènes comme on l'habite depuis derrière son propre crâne.

Ce livre tressé se pare des échos d'un esprit obsédé par la malédiction nécessaire de la fécondité, et le désir exclusif, sublime et bovin de reproduction. Nous sommes sales, répugnants, stupides, et sacrés.

Le remake de la course Marathon-Athènes, dans Running Heroes Society

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Les feuilles de marronniers mettaient un continent vert dans le ciel.

Sur une chaise du Luxembourg, elle se prenait à l’exégèse du monde. Les victoires amères sont les plus poignantes, pensait-elle. Imaginant cela, elle songeait au suicide. Si elle n’avait craint la mort, elle aurait aimé cette idée de la fin accordée à soi-même : liberté, la plus belle victoire de l’infinie volonté sur le corps. Elle ne craignait pas tant la douleur que la disparition de son être, la fin de ses perceptions, et l’effacement de l’empreinte de son esprit sur le monde.

La peur rendait cette éventualité plus séduisante à ses yeux. Elle était de ces enfants du confort, aux perceptions émoussées, qui ne s’excitent qu’aux vulgarités les plus insanes, aux images des plus cruelles tortures. Les enfants du XXIème siècle étaient des saints, pénibles à dégoûter.

Au fond, les victoires sont amères, et sont autant de défaites retournées comme des peaux séchées au soleil, songeait-elle. 

Un monde idéal n’aurait connu ni victoires ni défaites. Elle rêvait que la vie fût une longue chose lasse, une charogne éternelle.

Elle leva la main,  parla seule :

- "Au fond, quels ont été mes plaisirs ? Humer des fleurs, respirer des odeurs de viande grillée dans l’air épais du soir, sentir les frôlements de la mer froide un après-midi de canicule, aimer un parfum de tomate cuite et de figue broyée, un soir en Catalogne ?"

- "Il y avait aussi la sensation de perdition dans une ville immense, au bout du monde. Sur une plage de galets noircis par l’orage, j’aimais à me baigner dans la mer sous une averse de gouttes grosses comme des poings, fuir les ondées en plongeant sous des vagues hautes comme des murs."

- "J’avais aimé aussi les caprices, les bouderies injustes, quoique plus modérément, mais sans lassitude. Des friandises de riche, de belle."

Elle se lova dans sa chaise en soupirant. L’idéal de sa vie eût été qu'on l’attende, une espérance soutenue, concentrée, consciencieuse, et toute entièrement pour elle. Autre chose que l’amour, moins passionné, moins servile, plus constant.

Autour d’elle, des enfants riaient en courant derrière un ballon. Négligemment, elle ouvrit un sac de toile, dont elle sortit Les Nuits attiques. Elle posa l'ouvrage sur ses cuisses. Elle aimait le style à faire de ce bouquin de l’Antiquité mourante.

Jusqu’à il y a peu, elle croyait les gens du passé –les morts- incapables de sagacité. Ces idées neuves si vieilles la remuaient, la touchaient à plein, comme des coups de feu. Elle se trouvait ridicule de cet émoi, une fois pour toute déniaisée de sa suffisance à l’égard des morts, les suceurs de poussière.

Elle ouvrit sa vieille édition bilingue français-latin, volée dans les rayons de l’éternelle Sorbonne, aux pages jaunes, cireuses, pelotées par les mains grasses et lisses d’étudiant désinvoltes et résignés déjà. Car les livres ne servent à rien.

Dans son confort, jambes dorées, étendues sur la chaise mise devant, elle eut envie de croire qu’exister n’en valait pas la peine. Et puis elle songea aux fléaux de l’Afrique et se redressa sur ses coudes. Elle pensait trop, pensait-elle. Elle pourrissait des inspirations de la mauvaise conscience. Et sa mauvaise conscience lui faisait office d'esprit, et de conscience enfin. Elle se trouvait incommodée de la soupe des bons sentiments, pleins, increvables et ronds, que l’on ne questionne pas.

Qu’elle se le concède ou non, ces élans d’âmes aussi las que des réconciliations forcées, la tentaient comme d’interdites friandises.

Écrire sans couture

Je me suis fait cette injonction en lisant L'idiot. 

Quand j'écris, je tâche de faire disparaître les fils et les coutures, créer l'illusion d'une pièce qui serait d'un tenant, une seule peau, un tissu conjonctif

Certains, comme Balzac, n'en ont cure. Il est donc de bon ton de dire qu'il écrit mal, ce qui est faux, à mon sens. Dostoïevski pousse la pratique plus loin. 

Elisabeth Prokofievna devenait d’année en année plus capricieuse et plus prompte à s’impatienter, disons même : plus fantasque. Mais il lui restait un dérivatif salutaire en la personne de son mari qui, habitué à filer doux, voyait ordinairement retomber sur sa tpete le trop-plein de la mauvaise humeur accumulée; après quoi l’harmonie renaissait dans le ménage et tout allait pour le mieux.
— L'Idiot

Et cela fait son style, sa respiration. Les sutures doivent apparaître, prêtes à craquer, sous la frénésie que portent ses personnages , celle de la société qu'ils échauffent et malmènent. Ceux qui dissimulent le moins étant les héros, renonçant à l'illusion de la bienséance et du respect, par déraison ou excès de logique brute : un jeune homme pauvre et brillant se met en tête de tuer une vieille acariâtre cruelle et riche. Ce qui s'appelle la justice, dans le sens le plus intransigeant du terme. Et c'est Crime et Châtiment

Ses romans, c'est Frankenstein, dont les fils suintent encore, et qui ne se meut jamais sans souffrir. La vie, bande de chair à vif, tendue sur l'abîme. Et ce chant laborieux sonne, même s'il grince, craque, et que ses grossières écorchures frottent, créant le fleurissement d'infections inédites.  

Rêves arctiques, Barry Lopez

Dernière page.

J'ai lu le livre de Barry Lopez dans l'édition d'Albin Michel, éditée en 1987. Gallmeister l'a réédité en 2014. Si la traduction est dans le veine des autres ouvrages de la maison, le rendu doit être de très bonne facture.

Venise n'est pas une parodie_ 2/2

Venise ne parle pas italien. C’est une langue mâchée, en zézaiements, chuintements, entrecoupés de rires. Le Vénitien est cauteleux, ricanant, tenu dans l’enflure mélodique d’une bonne blague s’apprêtant à claquer, un amusement aux dépends d’un ladre trop simple. Tous les génies sont simplets auprès d’un Vénitien à Venise, connaissant par cœur sa ville, marchant tête baissé dans ses venelles, ce labyrinthe tatoué dans l’âme, où ils se jettent avec l’empressement de vivre. Pas de bus, des gondoles hors de prix, Venise est piétonne, et assimile vite le marcheur.

J’attendais une vieille ville de grognasses à permanentes, sentant la violette, labourée par les hordes de touristes à casquettes laides, vieux beaux, et femmes à tête de chat, massacrées par la chirurgie esthétique. Faunes de la Mostra, du Carnaval et de la Biennale coalisées. Non, Venise n’est pas seulement une bonbonnière pour riches n’allant nulle part, se pavanant lors des festivals, pour bas bleus et hordes de touristes déambulant par meutes, zombies se repaissant de photos. Venezialand existe pourtant, autour de Saint Marc, du Rialto ou sur la route menant à l’Academia.

Venise enkyste les fantasmes. Les Américains sont victimes du syndrome Hemingway, qui vous fait remuer une œuvre fantastique que vous n’écrirez jamais, avec une défiance hautaine pour ce qui vous entoure, en espérant que la beuverie du soir donne de l’inspiration. Les Français préfèrent l’uniforme d’artiste, facile à porter : béret, besace en cuir, et l’air absorbé d’un saint ermite en extase, parlant fort, toisant les compatriotes avec irritation. Mais les plus savoureux restent les amoureux, les pieds brisés par les mocassins vernis, le soir, affolés par une marche sans fin dans Venise, en talons hauts et robes à lamés.

Ils se trompent, je crois, en arrachant à Venise des fantasmes et des parodies qui n’ont pas lieu d’être et qui refusent l’épaisseur de cette ville qui fut un empire. Une cité encore populeuse, railleuse, superbe. Il faut n’en rien exiger, accepter de se perdre, notamment près de l’Arsenal, autour de la Viale Garibaldi, où les familles se croisent et se mêlent, le soir, les jardins publics commandités par Napoléon Bonaparte, le campo Bandiera e Moro, où les gamins jouent au foot, dessinent par terre et se chamaillent, entre l’église San Giovanni in Bragora où Vivaldi fut baptisé, une colonne dédiée aux frères Bandiera et leur compagnon Moro, patriotes italiens, fusillés par les Autrichiens en 1844, et la rue des morts, où l’on assassinait dans le noir, du temps des doges. Il faut s’enfoncer dans Castello, Dorsoduro et Canareggio, où l’agitation se dissipe. Je logeais à Castello, où Vivaldi est né, a vécu une grande partie de sa vie. Passant dans ses ruelles, au bord des canaux étroits, on imagine ses Quatre saisons jouée par une cité en pierre d’Istrie, marbre, calcédoine, décrépite et verdie, sans forêt, étang, prés ni cascade.

On découvre une Detroit médiévale, une ville industrielle d’autrefois, de briques rouges, aux espaces dépeuplés, loin de l’image rance de rêves déjà faits pour soi par des aristocrates et des grands bourgeois trempant des gâteaux secs dans de l’eau chaude, où Dante a pris un tableau de son Enfer, bouillant de poix, flambant de feux, projection de l’arsenal de Venise.

Ainsi de pont en pont, parlant d’autres choses
que s’abstient de chanter ma Comédie,
nous arrivions en haut de l’arche, quand
nous arrêta la vue d’un autre puits
de Male-Bauges, aux pleurs inutiles :
et je le vis étonnement obscur.
Comme, en hiver, chez les gens de Venise,
dans l’arsenal, la poix tenance bout
pour calfater les vaisseaux délabrés.
— L'Enfer, chant XXI, Dante

Venise n'est pas une parodie_1/2

Arrivé de nuit. Le vaporetto croise sur une eau visqueuse et trop infusée, dans un étroit chenal, sans ville au large.  La petite embarcation, presque vide, longe San Michele, l’île des morts, jusqu’à Murano, entre des bornes à trois bras, saillant des eaux, comme des insectes géants, noyés tête la première, pattes au ciel. Il casse le sillage des navires croisés, dans de brusques et courts soubresauts, donnant l’impression de dérapages. C’est long. Il contourne un grand môle, hérissé d’arbres, de grues et de murs en briques, annoncé par un parc. Venise, sa bouche, des quais éclairés par de souffreteux candélabres, halos cernés par l’air épais. Le campanile de Saint-Marc se dresse à droite, la pointe de la douane s’avance à gauche, surmontée du dôme de la basilique di Santa Maria della Salute, où sommeille le tableau du Tintoret, Les noces de Cana, en pleine restauration.

Venise est un palais d'un tenant, qui sent la boue, comme une ville sous-marine montée au jour. Soclée dans la vase et le limon, elle se prétend féminine, demi-mondaine lestée de cailloux et marbrures. Elle se polit de la finesse des esprits mercantiles devenus fins au long des âges. La nuit mauve de l'Adriatique tout proche cerne ses rues et ses embarcadères d'une lueur mousseuse, dense autour de ses lumières. On file dans l’ombre glauque de ses corridors, entre les magasins et les restaurants fermant tôt, claquemurés sous peu, dont s’extraient les couples, jouant l’amour comme leur enseignent les chansons de variété.

La place Saint Marc fait un épais bloc de vide, tendu de guirlandes de lueurs alignées. Elle forme un L cassé, conçu en deux ordres contradictoires, l’un menant à la lagune, l’autre, plus long, plongeant dans la ville.

Les marins n’aiment pas Venise, bijou encrassé, envasé dans les eaux trop profondes, grasses peut-être trop resté dans les plissures des bancs de sable et de quais verdis. Venise sent l’étal peu frais, plus gluante que l’humidité insidieuse des ports, sans le vent nerveux qui purge les stagnations.  

De l’art de rue avant l’heure, dans les églises ouvertes à tous, dans les écoles, les palais, tendus de Véronèse, Bellini, Carpaccio, Giorgione, du Titien et du Tintoret. Au musée Correr, devant une tête de satyre, j’ai le sentiment de mieux saisir pourquoi, des siècles durant, des artistes se figuraient créer du neuf et du beau en projetant une perfection utopique, par les canaux d’une harmonie chiffrée, conjurée en courbes de beauté. J’y ai vu aussi l’adolescent à l’épine, cher au vieil écrivain de Mann, dans La Mort à Venise.

Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du tireur d’épine, coulaient sur le front, les oreilles et plus bas encore sur la nuque.
— La mort à Venise, Thomas Mann

Occidentale, byzantine, fidèle, incroyante, impie, Venise est une monstruosité, comme toutes les constructions uniques, extraordinaires, à l’image de son peuple, syncrétisme d’indifférence morale, de mercantilisme absolu, d’utilitarisme assumé, de passion effrénée du juridique, de la patrie, contre l’Empire ottoman, Rome, la France, l’Espagne, Milan, Gênes, Florence, et pour l’art, peinture, sculpture, architecture, musique, et poésie. Passion de l’esprit, du temps où l’on expliquait Euclide dans les églises étouffés de dorures et de marbre. Gueux et patriciens se massaient dans les hospices, écouter les enfants abandonnés interpréter les compositions de maîtres de violon comme Vivaldi, au Pio Ospedale della Pietà, ou bien aux Incurables, aux Mendiants.

Si je devais chercher un mot pour remplacer « musique », je ne pourrais penser qu’à Venise.
— Nietzche

Une des plus grandes villes de monde, la plus grande peut-être, l’une des plus brillantes, avec ses 175 000 habitants, au XVIème siècle, et une richesse d’or, de sequins, de ducats, de poivre, d’ambre, de musc, de fourrure, de cuir repoussé, où l’on s’amusait aux exécutions capitales, entre les colonnes du palais des Doges, gothique et fleuri, où l’on se tuait à coup de poings et de cannes sur les ponts, entre habitants des sestiere de Canareggio et de Dorsoduro.

C’était une vaste ville, un puissant empire, en état de siège permanent traitant pour sa survie, avec tous les tyrans, toutes les morales et tous les Dieux. Venise déployait l’artifice, l’inexistant magnifié, inerte tourné en métaphysique, et cela au nom des superbes, des réputations, appliquées aux familles, aux confréries, à la République. Comme une échappée, déversement de frustration en réponse à la défiance du culte de la personnalité, et des velléités dynastiques. Pour les Vénitiens, pas de plus grand péché que l’espoir de faire souche, l’avidité d’éternel. Un doge souhaitant voir son fils puis son petit-fils prendre les rênes de la Sérénissime méritait la mort. 

La plus limpide région, Carlos Fuentes

Quand on ne croit plus, que ce qui vous tenait à coeur apparaît d'une saleté fade et creuse, les grands livres portent. Celui de Fuentes, la boue de la plus grande ville du monde, richesses fallacieuses, espoirs futiles des pauvres, vies bouillantes, sur le radeau puant de l'ancienne Tenochtitlan, bâtie sur les marais, glauques et fertiles, la graissant de brumes aquatiques, de nuits énormes, sexuelles, tristes et clinquantes. Elle sent la friture, la graisse, l'essence, la crasse, l'amour, et le mouvement baroque d'une langue sans limite, portant la pensée du monde, brûlant, agissant les hommes. Un grand livre est une multiplication, l'ouverture de possibles avant la mort. La plus limpide région est de ceux-là.

Maîtres de la nuit, parce qu’en elle nous rêvons; maîtres de la vie, parce que nous savons qu’il n’y a qu’un long échec qui s’accomplit dans sa préparation et sa consommation totale; coeur de corolles, tu t’es ouvert; toi seul n’as pas besoin de parler : tout hormis la voix nous parle. Tu n’as pas de mémoire parce que tout vit en même temps; tes enfantements sont aussi longs que le soleil, aussi brefs que les grappes d’une horloge fruitière : tu as appris à naître chaque jour, pour te rendre compte de ta mort nocturne : comment comprendrais-tu une chose sans l’autre ?