Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

Le remake de la course Marathon-Athènes, dans le n°3 du magazine Running Heroes Society

Un rêve réalisé avec cette nouvelle publiée dans le magazine Running Heroes Society de septembre 2017 : l'histoire d'un jeune Grec, qui fuit son pays et la crise économique en courant, rééditant l'exploit de la course Marathon-Athènes...

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Les feuilles de marronniers mettaient un continent vert dans le ciel.

Sur une chaise du Luxembourg, elle se prenait à l’exégèse du monde. Les victoires amères sont les plus poignantes, pensait-elle. Imaginant cela, elle songeait au suicide. Si elle n’avait craint la mort, elle aurait aimé cette idée de la fin accordée à soi-même : liberté, la plus belle victoire de l’infinie volonté sur le corps. Elle ne craignait pas tant la douleur que la disparition de son être, la fin de ses perceptions, et l’effacement de l’empreinte de son esprit sur le monde.

La peur rendait cette éventualité plus séduisante à ses yeux. Elle était de ces enfants du confort, aux perceptions émoussées, qui ne s’excitent qu’aux vulgarités les plus insanes, aux images des plus cruelles tortures. Les enfants du XXIème siècle étaient des saints, pénibles à dégoûter.

Au fond, les victoires sont amères, et sont autant de défaites retournées comme des peaux séchées au soleil, songeait-elle. 

Un monde idéal n’aurait connu ni victoires ni défaites. Elle rêvait que la vie fût une longue chose lasse, une charogne éternelle.

Elle leva la main,  parla seule :

- "Au fond, quels ont été mes plaisirs ? Humer des fleurs, respirer des odeurs de viande grillée dans l’air épais du soir, sentir les frôlements de la mer froide un après-midi de canicule, aimer un parfum de tomate cuite et de figue broyée, un soir en Catalogne ?"

- "Il y avait aussi la sensation de perdition dans une ville immense, au bout du monde. Sur une plage de galets noircis par l’orage, j’aimais à me baigner dans la mer sous une averse de gouttes grosses comme des poings, fuir les ondées en plongeant sous des vagues hautes comme des murs."

- "J’avais aimé aussi les caprices, les bouderies injustes, quoique plus modérément, mais sans lassitude. Des friandises de riche, de belle."

Elle se lova dans sa chaise en soupirant. L’idéal de sa vie eût été qu'on l’attende, une espérance soutenue, concentrée, consciencieuse, et toute entièrement pour elle. Autre chose que l’amour, moins passionné, moins servile, plus constant.

Autour d’elle, des enfants riaient en courant derrière un ballon. Négligemment, elle ouvrit un sac de toile, dont elle sortit Les Nuits attiques. Elle posa l'ouvrage sur ses cuisses. Elle aimait le style à faire de ce bouquin de l’Antiquité mourante.

Jusqu’à il y a peu, elle croyait les gens du passé –les morts- incapables de sagacité. Ces idées neuves si vieilles la remuaient, la touchaient à plein, comme des coups de feu. Elle se trouvait ridicule de cet émoi, une fois pour toute déniaisée de sa suffisance à l’égard des morts, les suceurs de poussière.

Elle ouvrit sa vieille édition bilingue français-latin, volée dans les rayons de l’éternelle Sorbonne, aux pages jaunes, cireuses, pelotées par les mains grasses et lisses d’étudiant désinvoltes et résignés déjà. Car les livres ne servent à rien.

Dans son confort, jambes dorées, étendues sur la chaise mise devant, elle eut envie de croire qu’exister n’en valait pas la peine. Et puis elle songea aux fléaux de l’Afrique et se redressa sur ses coudes. Elle pensait trop, pensait-elle. Elle pourrissait des inspirations de la mauvaise conscience. Et sa mauvaise conscience lui faisait office d'esprit, et de conscience enfin. Elle se trouvait incommodée de la soupe des bons sentiments, pleins, increvables et ronds, que l’on ne questionne pas.

Qu’elle se le concède ou non, ces élans d’âmes aussi las que des réconciliations forcées, la tentaient comme d’interdites friandises.

Écrire sans couture

Je me suis fait cette injonction en lisant L'idiot. 

Quand j'écris, je tâche de faire disparaître les fils et les coutures, créer l'illusion d'une pièce qui serait d'un tenant, une seule peau, un tissu conjonctif

Certains, comme Balzac, n'en ont cure. Il est donc de bon ton de dire qu'il écrit mal, ce qui est faux, à mon sens. Dostoïevski pousse la pratique plus loin. 

Elisabeth Prokofievna devenait d’année en année plus capricieuse et plus prompte à s’impatienter, disons même : plus fantasque. Mais il lui restait un dérivatif salutaire en la personne de son mari qui, habitué à filer doux, voyait ordinairement retomber sur sa tpete le trop-plein de la mauvaise humeur accumulée; après quoi l’harmonie renaissait dans le ménage et tout allait pour le mieux.
— L'Idiot

Et cela fait son style, sa respiration. Les sutures doivent apparaître, prêtes à craquer, sous la frénésie que portent ses personnages , celle de la société qu'ils échauffent et malmènent. Ceux qui dissimulent le moins étant les héros, renonçant à l'illusion de la bienséance et du respect, par déraison ou excès de logique brute : un jeune homme pauvre et brillant se met en tête de tuer une vieille acariâtre cruelle et riche. Ce qui s'appelle la justice, dans le sens le plus intransigeant du terme. Et c'est Crime et Châtiment

Ses romans, c'est Frankenstein, dont les fils suintent encore, et qui ne se meut jamais sans souffrir. La vie, bande de chair à vif, tendue sur l'abîme. Et ce chant laborieux sonne, même s'il grince, craque, et que ses grossières écorchures frottent, créant le fleurissement d'infections inédites.  

Rêves arctiques, Barry Lopez

Dernière page.

J'ai lu le livre de Barry Lopez dans l'édition d'Albin Michel, éditée en 1987. Gallmeister l'a réédité en 2014. Si la traduction est dans le veine des autres ouvrages de la maison, le rendu doit être de très bonne facture.

Venise n'est pas une parodie - 2/2

Venise ne parle pas italien. C’est une langue mâchée, en zézaiements, chuintements, entrecoupés de rires. Le Vénitien est cauteleux, ricanant, tenu dans l’enflure mélodique d’une bonne blague s’apprêtant à claquer, un amusement aux dépends d’un ladre trop simple. Tous les génies sont simplets auprès d’un Vénitien à Venise, connaissant par cœur sa ville, marchant tête baissé dans ses venelles, ce labyrinthe tatoué dans l’âme, où ils se jettent avec l’empressement de vivre. Pas de bus, des gondoles hors de prix, Venise est piétonne, et assimile vite le marcheur.

J’attendais une vieille ville de grognasses à permanentes, sentant la violette, labourée par les hordes de touristes à casquettes laides, vieux beaux, et femmes à tête de chat, massacrées par la chirurgie esthétique. Faunes de la Mostra, du Carnaval et de la Biennale coalisées. Non, Venise n’est pas seulement une bonbonnière pour riches n’allant nulle part, se pavanant lors des festivals, pour bas bleus et hordes de touristes déambulant par meutes, zombies se repaissant de photos. Venezialand existe pourtant, autour de Saint Marc, du Rialto ou sur la route menant à l’Academia.

Venise enkyste les fantasmes. Les Américains sont victimes du syndrome Hemingway, qui vous fait remuer une œuvre fantastique que vous n’écrirez jamais, avec une défiance hautaine pour ce qui vous entoure, en espérant que la beuverie du soir donne de l’inspiration. Les Français préfèrent l’uniforme d’artiste, facile à porter : béret, besace en cuir, et l’air absorbé d’un saint ermite en extase, parlant fort, toisant les compatriotes avec irritation. Mais les plus savoureux restent les amoureux, les pieds brisés par les mocassins vernis, le soir, affolés par une marche sans fin dans Venise, en talons hauts et robes à lamés.

Ils se trompent, je crois, en arrachant à Venise des fantasmes et des parodies qui n’ont pas lieu d’être et qui refusent l’épaisseur de cette ville qui fut un empire. Une cité encore populeuse, railleuse, superbe. Il faut n’en rien exiger, accepter de se perdre, notamment près de l’Arsenal, autour de la Viale Garibaldi, où les familles se croisent et se mêlent, le soir, les jardins publics commandités par Napoléon Bonaparte, le campo Bandiera e Moro, où les gamins jouent au foot, dessinent par terre et se chamaillent, entre l’église San Giovanni in Bragora où Vivaldi fut baptisé, une colonne dédiée aux frères Bandiera et leur compagnon Moro, patriotes italiens, fusillés par les Autrichiens en 1844, et la rue des morts, où l’on assassinait dans le noir, du temps des doges. Il faut s’enfoncer dans Castello, Dorsoduro et Canareggio, où l’agitation se dissipe. Je logeais à Castello, où Vivaldi est né, a vécu une grande partie de sa vie. Passant dans ses ruelles, au bord des canaux étroits, on imagine ses Quatre saisons jouée par une cité en pierre d’Istrie, marbre, calcédoine, décrépite et verdie, sans forêt, étang, prés ni cascade.

On découvre une Detroit médiévale, une ville industrielle d’autrefois, de briques rouges, aux espaces dépeuplés, loin de l’image rance de rêves déjà faits pour soi par des aristocrates et des grands bourgeois trempant des gâteaux secs dans de l’eau chaude, où Dante a pris un tableau de son Enfer, bouillant de poix, flambant de feux, projection de l’arsenal de Venise.

Ainsi de pont en pont, parlant d’autres choses
que s’abstient de chanter ma Comédie,
nous arrivions en haut de l’arche, quand
nous arrêta la vue d’un autre puits
de Male-Bauges, aux pleurs inutiles :
et je le vis étonnement obscur.
Comme, en hiver, chez les gens de Venise,
dans l’arsenal, la poix tenance bout
pour calfater les vaisseaux délabrés.
— L'Enfer, chant XXI, Dante

Venise n'est pas une parodie - 1/2

Arrivé de nuit. Le vaporetto croise sur une eau visqueuse et trop infusée, dans un étroit chenal, sans ville au large.  La petite embarcation, presque vide, longe San Michele, l’île des morts, jusqu’à Murano, entre des bornes à trois bras, saillant des eaux, comme des insectes géants, noyés tête la première, pattes au ciel. Il casse le sillage des navires croisés, dans de brusques et courts soubresauts, donnant l’impression de dérapages. C’est long. Il contourne un grand môle, hérissé d’arbres, de grues et de murs en briques, annoncé par un parc. Venise, sa bouche, des quais éclairés par de souffreteux candélabres, halos cernés par l’air épais. Le campanile de Saint-Marc se dresse à droite, la pointe de la douane s’avance à gauche, surmontée du dôme de la basilique di Santa Maria della Salute, où sommeille le tableau du Tintoret, Les noces de Cana, en pleine restauration.

Venise est un palais d'un tenant, qui sent la boue, comme une ville sous-marine montée au jour. Soclée dans la vase et le limon, elle se prétend féminine, demi-mondaine lestée de cailloux et marbrures. Elle se polit de la finesse des esprits mercantiles devenus fins au long des âges. La nuit mauve de l'Adriatique tout proche cerne ses rues et ses embarcadères d'une lueur mousseuse, dense autour de ses lumières. On file dans l’ombre glauque de ses corridors, entre les magasins et les restaurants fermant tôt, claquemurés sous peu, dont s’extraient les couples, jouant l’amour comme leur enseignent les chansons de variété.

La place Saint Marc fait un épais bloc de vide, tendu de guirlandes de lueurs alignées. Elle forme un L cassé, conçu en deux ordres contradictoires, l’un menant à la lagune, l’autre, plus long, plongeant dans la ville.

Les marins n’aiment pas Venise, bijou encrassé, envasé dans les eaux trop profondes, grasses peut-être trop resté dans les plissures des bancs de sable et de quais verdis. Venise sent l’étal peu frais, plus gluante que l’humidité insidieuse des ports, sans le vent nerveux qui purge les stagnations.  

De l’art de rue avant l’heure, dans les églises ouvertes à tous, dans les écoles, les palais, tendus de Véronèse, Bellini, Carpaccio, Giorgione, du Titien et du Tintoret. Au musée Correr, devant une tête de satyre, j’ai le sentiment de mieux saisir pourquoi, des siècles durant, des artistes se figuraient créer du neuf et du beau en projetant une perfection utopique, par les canaux d’une harmonie chiffrée, conjurée en courbes de beauté. J’y ai vu aussi l’adolescent à l’épine, cher au vieil écrivain de Mann, dans La Mort à Venise.

Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du tireur d’épine, coulaient sur le front, les oreilles et plus bas encore sur la nuque.
— La mort à Venise, Thomas Mann

Occidentale, byzantine, fidèle, incroyante, impie, Venise est une monstruosité, comme toutes les constructions uniques, extraordinaires, à l’image de son peuple, syncrétisme d’indifférence morale, de mercantilisme absolu, d’utilitarisme assumé, de passion effrénée du juridique, de la patrie, contre l’Empire ottoman, Rome, la France, l’Espagne, Milan, Gênes, Florence, et pour l’art, peinture, sculpture, architecture, musique, et poésie. Passion de l’esprit, du temps où l’on expliquait Euclide dans les églises étouffés de dorures et de marbre. Gueux et patriciens se massaient dans les hospices, écouter les enfants abandonnés interpréter les compositions de maîtres de violon comme Vivaldi, au Pio Ospedale della Pietà, ou bien aux Incurables, aux Mendiants.

Si je devais chercher un mot pour remplacer « musique », je ne pourrais penser qu’à Venise.
— Nietzche

Une des plus grandes villes de monde, la plus grande peut-être, l’une des plus brillantes, avec ses 175 000 habitants, au XVIème siècle, et une richesse d’or, de sequins, de ducats, de poivre, d’ambre, de musc, de fourrure, de cuir repoussé, où l’on s’amusait aux exécutions capitales, entre les colonnes du palais des Doges, gothique et fleuri, où l’on se tuait à coup de poings et de cannes sur les ponts, entre habitants des sestiere de Canareggio et de Dorsoduro.

C’était une vaste ville, un puissant empire, en état de siège permanent traitant pour sa survie, avec tous les tyrans, toutes les morales et tous les Dieux. Venise déployait l’artifice, l’inexistant magnifié, inerte tourné en métaphysique, et cela au nom des superbes, des réputations, appliquées aux familles, aux confréries, à la République. Comme une échappée, déversement de frustration en réponse à la défiance du culte de la personnalité, et des velléités dynastiques. Pour les Vénitiens, pas de plus grand péché que l’espoir de faire souche, l’avidité d’éternel. Un doge souhaitant voir son fils puis son petit-fils prendre les rênes de la Sérénissime méritait la mort. 

La plus limpide région, Fuentes

Quand on ne croit plus, que ce qui vous tenait à coeur apparaît d'une saleté fade et creuse, les grands livres portent. Celui de Fuentes, la boue de la plus grande ville du monde, richesses fallacieuses, espoirs futiles des pauvres, vies bouillantes, sur le radeau puant de l'ancienne Tenochtitlan, bâtie sur les marais, glauques et fertiles, la graissant de brumes aquatiques, de nuits énormes, sexuelles, tristes et clinquantes. Elle sent la friture, la graisse, l'essence, la crasse, l'amour, et le mouvement baroque d'une langue sans limite, portant la pensée du monde, brûlant, agissant les hommes. Un grand livre est une multiplication, l'ouverture de possibles avant la mort. La plus limpide région est de ceux-là.

Maîtres de la nuit, parce qu’en elle nous rêvons; maîtres de la vie, parce que nous savons qu’il n’y a qu’un long échec qui s’accomplit dans sa préparation et sa consommation totale; coeur de corolles, tu t’es ouvert; toi seul n’as pas besoin de parler : tout hormis la voix nous parle. Tu n’as pas de mémoire parce que tout vit en même temps; tes enfantements sont aussi longs que le soleil, aussi brefs que les grappes d’une horloge fruitière : tu as appris à naître chaque jour, pour te rendre compte de ta mort nocturne : comment comprendrais-tu une chose sans l’autre ?

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Voyant un homme lire dans la même pièce qu’elle, sans montrer quelque attrait que ce soit, elle conçut que l’on pût, en sa présence, prendre intérêt à autre chose qu’à sa personne.

Elle sortit.

Elle vit les boutiques, le luxe dont elle avait eu envie, longtemps. Elle aima le calme villageois des avenues aux noms d’altesses, les bavardages babéliens de touristes étourdis, déshabitués de sa ville toujours neuve. Venant d’au-delà des mers, ils partageaient son émerveillement pour ces vitrines exposant des assemblages de cuir, métal et tissu. Elle eut envie de ce luxe rêvé faisant croire qu’aucun de ces objets n’est interchangeable. Elle jalousa l’amusement des enfants qui dansaient sur les dallages noirs et bleus d’une galerie adjacente, s’enfonçant loin dans des reflets de lumière chaude et de marbre mouillé. Une musique s’échappait de cette galerie, et elle se trouva profondément touchée de ce plaisir impromptu. Les hommes grands et habillés de soie, de laine, parlaient à leur portable, lui soutirèrent un sourire. Elle appréciait la facilité, ne goûtait pas l’esprit de sérieux. L’humour était une désinvolture plaisante, une joie tranquille ne nécessitant pas de montrer les dents. 

Sa vie était la chose la plus sérieuse du monde, elle aimait s’en moquer. Rien ne devait paraître que le doux effort d’exister. L’élégance du costume trois pièces lui était par trop compassée. C’était une femme libre, prisonnière de l’admiration que le monde lui concédait. Cela la rendait boudeuse, tracassière, en petite fille gâtée par son goût, et l’extraction.

La promenade devenait longue, la foule lassante, une mer molle. Les hommes la regardaient sans envie, délicats ou non. Elle en tirait un bonheur fatigué de Reine mère, une joie aigre d’héritière impatiente, une chaleur sure qui baisait son âme, écartait ses nerfs, touchait la moelle des os.

Les sentiments sans nom l’amusaient, les jugeant insolubles. Ils tenaient une grande proportion dans les rares énigmes jalonnant sa vie d’un peu d’intérêt : « attrait repoussant », « désintérêt fasciné », « chaleur glaciale » avaient ses faveurs. Un jour, ces mouvements de l’âme susciteraient des mots nouveaux, l’adjectif serait superflu, se dit-elle.

Elle trouvait le parti d’en sourire indéfiniment. Elle était précurseur, embrassant d’un soupir le continent inconnu de l’âme humaine, cette étendue solaire, paisible et meuble, où s’installent les exigences, les machinations et les mirages d’un bonheur toujours à atteindre.   

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Elle aurait voulu être artiste mais savait que seul l’argent permet de vivre tranquillement. Pas d’impayés, de souci avec le propriétaire, de mensualités de crédits. Alors elle travaillait, plutôt bien. Ses bilans périodiques étaient satisfaisants.

Et puis elle se dépassionnait vite. Le fabricant d’art devait avoir le don d’une inspiration constante, comme l’eau d’une fontaine. Elle s’en sentait incapable.

Elle savait également que la plupart des aspirants à la caste des artistes n’étaient qu'imposteurs capricieux, et ratés. Elles les avaient fréquentés et en avait pris un dégoût des inspirés, des foireux élans d’âmes égocentriques. On ne l’y prenait plus. Cela dit, de même que les fidèles abandonnent Dieu par dégoût des hommes d’Eglise, elle aurait aimé que ces fréquentations la lasse des livres et de ces choses ne servant pas. Mais elle n’était pas encore assez armée, prenait mal les décisions. Disant cela, elle savait ne pouvoir se détourner des chemins non pris, routes oubliées.

Elle peuplait son quotidien d’une magie résignée. Le jeu n’en valait pas la peine, mais elle ne s’en écoeurait pas. Dorénavant, elle se levait chaque matin pour trouver une place assise dans le métro, regardait les gens avec un rictus donnant à comprendre qu’elle était initiée à des mystères inconnus du commun des mortels, et comptait le leur montrer. Elle n’était pas des leurs, les voyant par au-dessus. Elle vivait pour être le précurseur qui traverse au feu rouge, avant la foule. C’était tout un chapelet de sages folies l’attelant à l’existence. Ayant fait son deuil du bonheur, qu’elle mettait au supplice en exigence de neurasthénique trop gâtée, son nouveau luxe était ses rires pincés, préludes à la colère éclatant à l’abri de la foule. Son apaisement était un sommeil nerveux, peuplé de rêves innombrables dont elle ne se souvenait pas.  

Aix en Provence ou le prestige utile

Une ville où l’on entend souvent parler d’argent. A défaut, on le montre, avec cette élégance vieillie des bourgeoisies enracinées ou cette hauteur des jeunes gens arrivés grâce aux parents.

Raide, Aix pourrait se montrer indolente, dans ses rues italiennes, aux murs de pierre jaunes ouvragés par les pluies, sculptés au nom du prestige, de coquillages, grimaces de Pan, Hercule cariatides, soutenant les façades d’hôtels particuliers transformés en bureaux et en fondations, fermés par de monumentales portes en bois couleur de sang mûr.

Aix fait semblant de partager avec les villes d’art le penchant de l’inutilité. Le prestige est cette tare sublime unissant le bourgeois et l’artiste. L’ostentation du XVIIIe siècle a vécu ; elle est désormais ornement superflue, la beauté décatie de ce jour.

La beauté d’une ville est le produit du hasard, ou de la rencontre d’une infinité de déterminismes. Pour Aix, cela a bien tourné. Mais au nom de quel mystère de raffinement ou de snobisme n'a-t-on pas rasé les fontaines sans raison d’être, les balcons phalliques, ni abattu les bâtisses mordorées d’une teinte d’automne caniculaire, pour bâtir des demeures plus modernes, plus confortables, à l’époque où les services de conservation ne sévissaient pas ?