Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

Femmes_2

Voyant un homme lire dans la même pièce qu’elle, sans montrer quelque attrait que ce soit, elle conçut que l’on pût, en sa présence, prendre intérêt à autre chose qu’à sa personne.

Elle sortit.

Elle vit les boutiques, le luxe dont elle avait eu envie, longtemps. Elle aima le calme villageois des avenues aux noms d’altesses, les bavardages babéliens de touristes étourdis, déshabitués de sa ville toujours neuve. Venant d’au-delà des mers, ils partageaient son émerveillement pour ces vitrines exposant des assemblages de cuir, métal et tissu. Elle eut envie de ce luxe rêvé faisant croire qu’aucun de ces objets n’est interchangeable. Elle jalousa l’amusement des enfants qui dansaient sur les dallages noirs et bleus d’une galerie adjacente, s’enfonçant loin dans des reflets de lumière chaude et de marbre mouillé. Une musique s’échappait de cette galerie, et elle se trouva profondément touchée de ce plaisir impromptu. Les hommes grands et habillés de soie, de laine, parlaient à leur portable, lui soutirèrent un sourire. Elle appréciait la facilité, ne goûtait pas l’esprit de sérieux. L’humour était une désinvolture plaisante, une joie tranquille ne nécessitant pas de montrer les dents. 

Sa vie était la chose la plus sérieuse du monde, elle aimait s’en moquer. Rien ne devait paraître que le doux effort d’exister. L’élégance du costume trois pièces lui était par trop compassée. C’était une femme libre, prisonnière de l’admiration que le monde lui concédait. Cela la rendait boudeuse, tracassière, en petite fille gâtée par son goût, et l’extraction.

La promenade devenait longue, la foule lassante, une mer molle. Les hommes la regardaient sans envie, délicats ou non. Elle en tirait un bonheur fatigué de Reine mère, une joie aigre d’héritière impatiente, une chaleur sure qui baisait son âme, écartait ses nerfs, touchait la moelle des os.

Les sentiments sans nom l’amusaient, les jugeant insolubles. Ils tenaient une grande proportion dans les rares énigmes jalonnant sa vie d’un peu d’intérêt : « attrait repoussant », « désintérêt fasciné », « chaleur glaciale » avaient ses faveurs. Un jour, ces mouvements de l’âme susciteraient des mots nouveaux, l’adjectif serait superflu, se dit-elle.

Elle trouvait le parti d’en sourire indéfiniment. Elle était précurseur, embrassant d’un soupir le continent inconnu de l’âme humaine, cette étendue solaire, paisible et meuble, où s’installent les exigences, les machinations et les mirages d’un bonheur toujours à atteindre.