Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

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Elle s’allongea dans son canapé, puis écrivit, se désignant à la troisième personne :

Il faisait la vaisselle avec suffisance, goguenardise. Si elle avait eu l’un de ces calepins où elle avait pour habitude de coucher ses pensées, elle y aurait inscrit le mot « insolence ». Parce qu'il avait l'air de s'amuser. Les hommes étaient de grands enfants ayant mené l’humanité de chaos en chaos, jusqu’à l'actuel. Mais cela finissait. Après des millénaires de viol permanent, la volonté de puissance de la gent féminine l'emportait. Elle vivait les derniers craquements de l'ordre phallocrate occidental. 

L’odieux mâle sifflotait. Sa bouche et sa langue jouaient une chanson de mauvais goût, issue de la variétoche française des années 80 : « La danse des canards ».  

Elle abandonna son magazine, alluma la télévision.

Elle abandonna son carnet, suçotant son stylo, et se relut. Satisfaite, elle pensa atteler sa verve au démantèlement du jeunisme, mais n'en fit rien.

Elle se souvint d'un soir, où elle remontait le boulevard de Port-Royal, bordé de verts platanes, longeant un institut pour adolescents en détresse, et un hôpital militaire où les chefs d’Etat subissent des expériences de mort imminente. Le panneau électronique d’une pharmacie indiquait 26°c, et 21h01. Elle s'apprêtait à dépasser la rue Broca – l'ancienne rue de Lourcine- et jeta un œil dans les escaliers y menant. Cela sentait la pisse et une humidité de salpêtrière.

Elle s’arrêta, se souvenant que la rue Broca abritait jadis un asile où les putains finissaient des maladies que donne l’amour à quantité industrielle. Elle imagina ces dames dans leur corset, la touffeur de leurs dentelles, en balade triste, sur les larges trottoirs déserts, par les poussiéreux soirs d’été, hachurés de la lumière rouge du couchant. Et dans ses rêves, ces belles femmes malades toussaient à tour de rôle. Elles avaient été belles, et leurs petits chapeaux branlaient sur leur tête, au bout de leur long cou, mince comme un bras.

La décadence de celles qui avaient été de belles putes riantes aux cuisses fermes et grasses lui faisait serrer les poings.

De nouveau, elle crut entendre la triviale mélodie sifflée par le mâle en pleine vaisselle. Elle l’aimait, car il se pliait sans complications à ses montées de justice historique. Il savait payer pour les hommes du passé, et les salauds à venir. Il était un objet de justice, muni de gants roses en plastique. Et c'était beau.