Baptiste Fillon

Site de Baptiste Fillon, écrivain

Le site de Baptiste Fillon, auteur du roman Après l'équateur, publié chez Gallimard, dans la collection Blanche.

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L'Ethique, Spinoza

Cet impie.

Mais tandis qu’ils cherchaient à montrer que la Nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire rien qui ne soit pour l’usage des hommes), il semblent n’avoir montré rien d’autre sinon que la nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes.

Décrire et d'écrire

Je lis l’ouvrage de Pierre Hadot sur Les Pensées de Marc Aurèle. L’empereur-philosophe. Ou le philosophe-empereur, s’embarrassant dans la conduite d’un Empire. Tout dépend du point de vue.

Voici la page 189 du livre. J’y ai trouvé une poétique : la lutte contre l’anthropomorphisme, le sentimentalisme, et l’affectation. Trois vices auxquels je suis porté. Une grande partie de mon travail consiste à me défier de chaque terme, surtout des adjectifs et des adverbes : autant de jugements induits, qui concluent comme disait Flaubert de la bêtise. Mal choisis, ils encrassent, empâtent.

Dans un texte, le but est de tenter d’atteindre l’illusion de la nudité, de la nécessité de chaque terme. Produire un corps, composé uniquement d’organes vitaux.

Lumières d'août, William Faulkner

Le génie de Faulkner est aussi introuvable et pénétrant que la vie. Il y a quelque chose d’inaccessible chez lui Chaque livre est un tour de force, unique, absolument neuf. Et cela roule, sans être toujours trop écrit. Si Proust avait su l’anglais, je pense qu’il aurait été incapable de le pasticher, comme il l’a fait avec d’autres. Chaque opus est orphelin.

La lingua ignota d'Hildegarde de Bingen

Empreints de noblesse, nos temps usent de la figure d’Hildegarde de Bingen pour vendre de la tisane et des livres de recettes. C’est l’une des causes principales de sa -relative- célébrité. Ce fut une mystique en lutte acharnée contre l’Eglise bureaucratique, visionnaire dès l’âge de trois ans. Sainte ou folle, comme tous les bienheureux, elle est aussi la créatrice d’une langue nouvelle, pouvant aussi faire office de code. Est-ce là matière à la prière, à la poésie ou aux messages cryptées ? Un espéranto du jardinage ? On n’en saura jamais rien. Voici deux pages sur la lingua ignota d’Hildegarde, prises au livre d’Audrey Fella, Hildegarde de Bingen. Corps et âme en Dieu.

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Le nuage d'inconnaissance

L'une des plus belles pages de ce traité mystique, écrit au XIVe siècle, par un anonyme anglais. La traduction du poète Armel Guerne y amène quelque chose d'humble, fervent et précieux. Le nuage d'inconnaissance, c'est l'énoncé d'un amour indicible et flou pour un Dieu perdu dans les brumes et les silences

Nicolas Gomez Davila

Est réactionnaire tout homme qui n’est pas disposé à acheter sa victoire à n’importe quel prix.

Quelle fête que la prose de ce vieil Indien bruni au soleil de l’Antiquité, qui taille des distiques comme on aiguise des flèches, au milieu de sa bibliothèque immense, dans une maison centenaire d’un vieux quartier de Bogota. Nicolas Gomez Davila fait un Borges laconique, pas baisant, moins enchanté de son savoir que le grand conteur aveugle. Cela tombe net, indubitable, comme une balle crevant un baudruche. 

Dans les époques aristocratiques, ce qui a de la valeur n’a pas de prix. Dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur.

J'ai lu Le réactionnaire authentique de Gomez Davila ne même temps que la correspondance de Flaubert. Les deux bonhommes ont horreur de la faiblesse de masse, faisant pencher les têtes dans le sens du vent. L'un et l'autre sont les tenants d'un même inactuel, fait d'intelligence et d'honnêteté. Ils sont la figure de l'artiste idéal, attentif et distant, acerbe et mystique, anticonformiste parfois, libre toujours. 

Les deux ailes de l’intelligence sont l’érudition et l’amour.

Dans une époque élevant la cupidité en système, prônant la passion cynique du transitoire, l’exploitation commerciale de la bêtise, l'élévation de la tartuferie en métaphysique, la lecture de Gomez Davila est un plaisir piquant, où germent les délices d’une discipline aristocratique de l’esprit.

Vivre avec lucidité une vie silencieuse, discrète, parmi des livres intelligents, et aimé de quelques êtres chers.

L’intelligence et l'art sont désormais une lutte, davantage contre leurs faux-semblants et leurs imitations industrielles que leurs ennemis frontaux.  Il s'agit de ne pas s'enivrer d'impuissance, même s'il y aurait de quoi. A l'instar de Gomez Davila, il faudrait convertir sa résignation en enchantement. Certes, celui qui n’épuise pas sa vie à assouvir sa cupidité semble voué au mépris. Mais ceux qui s'adonnent à ce jeu ne l'ont pas choisi. On le leur a imposé. Les réactionnaires authentiques, au moins, sont les victimes consentantes d’une malédiction enchantée qu’ils se sont eux-mêmes lancée.  

Et au milieu coule une rivière, Norman McLean

Si je t'oublie Jérusalem, William Faulkner

Aucun n'écrit comme lui, ce brouillon virtuose, une finesse aussi incarnée, physiologique. C'est la vie et ses scènes comme on l'habite depuis derrière son propre crâne.

Ce livre tressé se pare des échos d'un esprit obsédé par la malédiction nécessaire de la fécondité, et le désir exclusif, sublime et bovin de reproduction. Nous sommes sales, répugnants, stupides, et sacrés.

Rêves arctiques, Barry Lopez

Dernière page.

J'ai lu le livre de Barry Lopez dans l'édition d'Albin Michel, éditée en 1987. Gallmeister l'a réédité en 2014. Si la traduction est dans le veine des autres ouvrages de la maison, le rendu doit être de très bonne facture.

La plus limpide région, Carlos Fuentes

Quand on ne croit plus, que ce qui vous tenait à coeur apparaît d'une saleté fade et creuse, les grands livres portent. Celui de Fuentes, la boue de la plus grande ville du monde, richesses fallacieuses, espoirs futiles des pauvres, vies bouillantes, sur le radeau puant de l'ancienne Tenochtitlan, bâtie sur les marais, glauques et fertiles, la graissant de brumes aquatiques, de nuits énormes, sexuelles, tristes et clinquantes. Elle sent la friture, la graisse, l'essence, la crasse, l'amour, et le mouvement baroque d'une langue sans limite, portant la pensée du monde, brûlant, agissant les hommes. Un grand livre est une multiplication, l'ouverture de possibles avant la mort. La plus limpide région est de ceux-là.

Maîtres de la nuit, parce qu’en elle nous rêvons; maîtres de la vie, parce que nous savons qu’il n’y a qu’un long échec qui s’accomplit dans sa préparation et sa consommation totale; coeur de corolles, tu t’es ouvert; toi seul n’as pas besoin de parler : tout hormis la voix nous parle. Tu n’as pas de mémoire parce que tout vit en même temps; tes enfantements sont aussi longs que le soleil, aussi brefs que les grappes d’une horloge fruitière : tu as appris à naître chaque jour, pour te rendre compte de ta mort nocturne : comment comprendrais-tu une chose sans l’autre ?

Les vertes collines d'Afrique, Hemingway

Ce roman est un récit de chasse, et fort heureusement bien plus que cela. 

Hemingway est fasciné par la virilité, sa virilité : l’affirmation de sa force sur la nature. Il se persuade d’être homme en tuant des animaux. C’est un bon tireur. Il force l’admiration des guides qui le mènent dans la savane, la forêt et sur les vertes collines d’Afrique. Pour lui, la chasse est un brusque éveil dans le long rêve des paysages de sable, de terre molle, d’eau boueuse et de forêt suffocante, qui se déroulent comme autant de pays.

Ce roman, c’est l’émerveillement de l’homme mis au sein d’un monde qui l’englue, et sa tentative pour s’en détacher, se persuader qu’il est distinct de cette compilation organique de choses, de réflexes et d’instincts. Le voyage d’Hemingway, c’est la tentative avortée du dépaysement, la mort du sentiment d’unicité, du grand tout.

Sur la vaste terre où l’on vient jouer à l’aventurier en massacrant, Hemingway rêverait de se dresser à la hauteur de son personnage. 

Frankie Addams, Carson Mc Cullers

L’été de nos douze ans, c’était l’éternité. Cet été si vert qu’on en devenait fou.

Dans la cuisine moite d’un patelin de Géorgie, où cela sent la sueur, le sucre et le beurre des pâtisseries au goût de sable, Frankie, son petit cousin John Henry, et Bérénice, la vieille bonne noire, refont le monde. 

John Henry n’espère rien encore. Sa vie est un émerveillement continu, confondu avec le présent. Bérénice n’espère plus. Pour Frankie, l’héroïne, le rêve d’immortalité prend fin.  

A huis clos, ils sont tous les trois prisonniers à perpétuité de l’éternité estivale.  

Le mois d’août, immobile, au-dessus des âges, et lymphatique, s’écoule comme une eau grasse, même en 1945.

Frankie Addams est une grande chose au corps de femme. Elle parvient à cet âge où le temps fait son apparition. Une enfant qui n’appartient à aucun club, et qui écrit des pièces de théâtre. Elle préfèrerait ne rien écrire, jouer aux cartes, sortir le samedi soir au Blue Moon, avec les soldats qui voyagent pour se battre, et appartenir à tous les clubs imaginables.  Son nom n’est pas Frankie. C’est Jasmine, celle qui donne envie d’amour aux soldats qui voyagent. Son rêve, c’est se rendre au mariage de son frère. Cela sera un fiasco, la chute trop commune de la maturité, où le fantasme verse dans le réel : la rencontre stupéfaite avec l’échec et la perversion.

Ce roman n’est que cela : l’expression de ce vertige adolescent dont on ne sort jamais tout à fait. Un mélange de rébellion gratuite, de défiance et de fascination apeurée pour l’amour des autres, les voyages, la liberté, et le confort.

Ce mois d’août est celui des temps édéniques, où toute l‘humanité était vivante, quand on se sait immortel. C’est l’humanité du début de l’existence, et qui s’effritera peu à peu, disparaissant au fil des âges, avec les êtres chers, ou tout simplement connus, croisés, et les fantômes de leur souvenir. 

Douze ans. C’est l’apprentissage de la mort, intempestive, insignifiante et tragique, comme son cousin John Henry, petite ombre contingente, d’une naïveté tenace, et vite emportée par la méningite. Une fausse note. La dernière. Celle qui donne le sens noir de la vie, mouillée de brèves épiphanies.  

Elle vit le cercueil, et alors elle sut. Il revint la visiter deux ou trois fois dans ses rêves, avec l’apparence d’un mannequin, et ses jambes de cire ne bougeaient avec raideur qu’aux jointures, et son visage de cire parcheminé était légèrement maquillé, et il avançait vers elle jusqu’à ce que la terreur l’empoigne aux épaules et la réveille.

Moravia s'ennuie

L'ennui est ce mur de verre qui sépare le monde -les choses, les hommes- de Dino, le héros, bourgeois et peintre désoeuvré, de L'ennui. Débarrassé du souci de subsistance par les manoeuvres d'une vieille mère, mondaine comme il faut et financière avisée, il rencontre Cécilia, une adolescente, modèle et amante d'un vieux peintre mort au lit avec elle. Muse, elle se veut allégorie de l'ennui pulpeux, blasée de tout, même du spectacle de son propre père abimé par le cancer.

Le livre fut écrit pour elle, en son nom de chef-d'oeuvre, degré zéro de la conscience de soi. Rapidement, Dino s'éprend de cette chair sans âme ni volition. Cécilia est un objet sexuel impossible à posséder, jouissant d'une liberté d'insecte, indifférente à son propre sort comme à celui des autres, naviguant instant après instant.

Elle se pose en reflet des pulsions des hommes qui la couvrent. Elle est une chose parfaite, éternellement séduisante. Dino attente à à ses jour dans l'espoir de remédier à son addiction pour elle, perversité qui minaude, miroir de l'égo des mâles, amoureuse qui jamais ne lasse.

Cette jeune fille forme un ennui qui dissout les scrupules, les faux-semblants de l'amour, la tendresse. Elle joue sa rébellion dans l'inconstance, la servitude, l'inconsistance des réponses puériles qu'elle fait à l'indignation de Dino. Elle instaure un questionnement infini du monde, le dissèque à l'aide de tautologies, de nullités qui sapent ses fondements.

Cécilia se veut de ces objets d'art moderne, dont la platitude s'emplit du discours que le spectateur, l'artiste ou le promoteur d'exposition prononcent à son sujet. Elle est un support, l'urinoir de Duchamp ou le monochrome de Kandinsky. 

Sa nullité convient à l'ultime degré de cynisme comme au premier seuil de l'abrutissement.

Vesaas dans son palais de glace

Vesaas était un fermier placide, peu loquace, comme les Latins se figurent les Scandinaves, au regard sympathique et pénétrant, laissant pressentir quelque chose de la force physique du travailleur de la forêt.  

Son livre est étonnant ; un long souffle sans état d’âme, juste la meule tenace de l’hiver, puis des saisons. La nature passe sur les hommes stoïques, gelés, saisis par la merveille des paysages quotidiens, l’ordinaire extraordinaire. Siss et Unn, les deux petites héroïnes, campent des personnages de fable déniaisés, déjà conscientes que l’enfance est un mauvais rêve, où  rien ne nous appartient.

Ce que je voulais, c’était raconter le jeu caché et secret qui se passe aux heures de la nuit, quand le jour nouveau point à peine et que tout devrait dormir dans la maison. Un jeu dont personne ne doit être témoin
— Vesaas, un an avant sa mort

C’est l’hiver. Le Telemark est figé dans les glaces. Le monde fait un rêve d’éternité et de silence. Les deux petites filles s’aiment. C’est l’amour-amitié de l’enfance, pour lequel il n’existe pas de nom. Elles se connaissent à peine. Seule l’intuition de la curiosité les a amenées l’une vers l’autre : Siss, la chef de meute qui entraîne avec elle les enfants de l’école, et Unn, l’orpheline taciturne. A l’embouchure de la rivière, la cascade a formé un palais de glace, un enchevêtrement de salles argentées, tour à tour luisante de gel, percluse de stalactites, polies comme un miroir. Unn se perdra dans ce palais des songes, pour y passer une nuit éternelle… jusqu’à la débâcle du printemps.

Vesaas tente de circonscrire le néant commun, primordial, et ensuqué, qui sous-tend la vie, le mystère labile des consciences animées et inanimées qui peuplent le silence. A la recherche de celui ou ceux à qui nous nous adressons lorsque nous nous taisons. 

Le dernier livre de Sebald

On pourrait employer des vies à s’expliquer la moindre seconde. Une bibliothèque entière n’épuise pas un millionième d’instant. Joyce et d’autres s’y sont essayés, en vain à mon sens, prouvant qu’il s’accomplit de grandes et belles choses sur la base de magnifiques défaites.

Dans Austerlitz, dernier ouvrage publié avant sa mort, Sebald forme le rêve d’épuiser le réel, forger la concrétion d’un sens à partir de sa réduction, comme les alchimistes vitrifiaient les métaux. Il travaille à partir de digressions, en quête de signes perdus dans l’histoire, la configuration oubliée de villes- Paris, Prague, Londres- ou la disposition de lieux d’une laideur utilitaire, logistique - la gare londonienne de Liverpool street, ou celle d'Anvers.  

Les mondes de Sebald ont la pénétrante réalité du songe, exprimant les révélations mystiques inscrites dans la langue figée des constructions humaines. Il épaissit le mystère du monde en cherchant à tarir l’étrangeté de vivre. La décortication mène au décryptage d’un vaste Tout, aux correspondances infinies et signifiantes, comme une fouille minutieuse de la métaphysique. Cela rappelle la quête des correspondances entre le monde du commun et celui d’au-delà le monde, à laquelle s’adonnent Baudelaire, Rimbaud, ou Mallarmé.  Porté par un style languide, d'une ample minutie, Austerlitz s'efforce d'organiser le chaos de son passé, éclaté avec la Seconde Guerre Mondiale. Il tente de déchiffrer le dessein d’un Dieu devenu Dieu malgré lui, se foutant des hommes, sécrétant des êtres perdus, errants à la poursuite de signes indiquant leur raison d’être. 

L'étrange filiation des coïncidences m'a rattrapé, à Londres, l’été dernier, comme je traversais Whitechapel, puis Bricklane et Shoreditch, avec ma femme et mon fils. En fin de journée, cherchant le métro le plus proche, nous avons obliqué dans une petite rue, sur notre droite, qui nous a menés à la gare de Liverpool street, que Sebald décrit dans Austerlitz… hasard, providence, ou destin. 

L'impénétrable sourire de la dame au nez carré

Madame de Sévigné est de ces écrivains qu'il faut savoir faire semblant d'avoir pratiqués;  même lorsque l'on n'a jamais parcouru la moindre de ses lettres. Voilà le stade ultime de la consécration d'un littérateur : être objet de snobisme, et du délit d'ignorance. 
La Sévigné est copieusement consacrée.
L'oeuvre de génie se fonde sur ce que snobisme et suraffinement ignorent : le surgissement de l'émotion, à mûrir et ordonner, le talent exigeant contrainte et complexité pour s'exprimer pleinement. Les oeuvres de génie sont le fruit de la blessure d'une sensibilité violentée par le cours des choses. Les génies ont beau être géniaux, ils n'en sont pas moins sacs de chair et d'os, dotés d'une acuité face au monde supérieure à celle du commun des mortels. Déchirant leur coeur d'amour, de rage, de mélancolie, de langueur et de passion, cette exceptionnelle faculté d'être et de sentir fait leur gloire, et les damne à souffrir et s'émerveiller de ce que personne ne distingue.
Sans doute Madame de Sévigné aurait-elle écrit, quand bien même sa très chère fille ne l'eût pas quittée pour Grignan et la Provence, après avoir épousé en 1669 le seigneur de l'endroit, un barbon deux fois veuf. Mais aurait-elle écrit ainsi ? Aurait-elle fait oeuvre de postérité ? Rien n'est moins sûr. 
Le départ de sa fille est une terrible mortification pour Madame de Sévigné.  A sa progéniture exilée au pays du soleil, à plus de cent lieues de Paris, la maternelle expédie des missives qui la couronneront pour l'éternité, lui attirant les louanges d’obscurs littérateurs, comme Voltaire et Proust. La petite, désormais établie en terre de Grignan, a les faveurs de l'écrivaine de mère sur son frangin, Charles de Sévigné, coureur de chtouilles, amoureux d'actrices, joueur en déveine, qui finira sa vie en grave janséniste, sans descendance, revenu des plaisirs. Concernant le chapitre des aventures de ce dernier, sur le compte duquel la mère et la fille médisent comme des soeurs, Madame de Sévigné se montre aussi cinglante pour le vulgaire qu'elle est bonne pour ses familiers, avec ce qu'il faut de verve, d'ironie et de mauvais esprit à l'endroit du "frater", amant transi, repentant, égaré, bleu de l'amour :

La comédie de Racine ma parue belle, nous y avons été. Ma belle-fille m’a parue merveilleuse comédienne que j’ai jamais vue (...); et moi, qu’on croit assez bonne pour le théâtre, je ne suis pas digne d’allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près, et je ne m’étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable.
— Lettre du 15 janvier 1672, à Madame de Grignan

Brillante amie de La Rocheufoucauld, du Cardinal de Retz, de Madame de Lafayette, cousine de l'intenable Bussy-Rabutin, brillante précieuse pleine d'elle-même et d'intelligence, Madame de Sévigné taille une prose qui se veut le prolongement intime de l'art de la conversation. Ses lettres sont des monologues d'une gaieté triste et amusée qui prennent un tour plus sombre avec l'âge. La mort est une compagne fascinante en ce temps où une mauvaise fièvre vous emporte. Elle est de ces esprits qui perçoivent le monde comme un vivarium mis devant eux, où il est drôle de contempler l'agitation des hommes et le mouvement de leurs petites âmes.
Madame de Sévigné est la muse de ce siècle de Cour où un mot d'esprit décide de la fortune d'un homme, où la guerre est une théâtrale course aux bravoures et aux insignes, le suicide de Vatel un sujet à vapeurs, à maximes et sourires, Dieu une miséricorde sans fond qui ne se rencontre nulle part en ce bas-monde.

La Cour : aucune période n'a vu se côtoyer en un périmètre aussi réduit autant de frivolité et de gravité, autant de bassesse et de génie. Cela fait songer à Corneille qui, pour s'attirer les faveurs de la Du Parc, charge son désir d'un contrat avec l'éternel, déclarant à la dame qu'elle ne passera pour belle aux yeux de la postérité que s’il l’écrit, et qu’elle lui cède...
Madame de Sévigné écrit pour ne plus pleurer. Elle badine, met le monde là, sur ses tréteaux, dressant le théâtre sous les yeux de sa lointaine fille. De là cette précision des tableaux, leur exhaustivité, l'exactitude des physionomies, des maintiens, des attitudes, la mise au jour des ambitions et des ridicules d'une noblesse asservie par le Roi Soleil, avec ce souci tenace du bon mot, de la formule qui éclate et touche :

Mme la Dauphine est l’objet de l’admiration; le Roi avait une impatience extrême de savoir comme elle était faite : il envoya Sanguin, comme un homme vrai et qui ne sait point flatter : “Sire, dit-il, sauvez le premier coup d’oeil, et vous en serez fort content.” Cela est dit à merveille.; car il y a quelque chose à son nez et à son front qui est trop long, à proportion du reste : cela fait un mauvais effet d’abord; mais ons on dit qu’elle a si bonne grâce, de si beaux bras, de si belles mains, une si belle taille, une si belle gorge, de si belles dents, de si beaux cheveux, et tant d’esprit et de bonté, caressante sans être fade, familière avec dignité, enfin tant de manières propres à charmer, qu’il faut lui pardonner ce premier coup d’oeil.
— Lettre du 13 mars 1680, à Madame de Grignan

Ces lettres sont le produit de ce XVIIème siècle, en soi aussi classique que Madame de Sévigné est barbue, époque de Descartes et de Pascal, des insolubles tourments métaphysiques du chrétien et de l'établissement forcené de la raison comme preuve infaillible de l'existence, temps de Racine et Corneille, immortels rivaux qui versent dans leur implacable maîtrise des trois unités de ces tourments insensés, perclus de meurtres, d'adultères et de malédictions.
La Sévigné sourit, comme sait le faire une femme de la Cour, laquelle abreuve ses amies de rictus attentionnés tout en écoutant, non loin d'elle, son époux compter fleurette à une jeune première; une femme qui marche avec grâce et naturel (notion artificielle d'un savoir-être arbitraire non contraignant pour son entourage, corset moral pour soi-même, degré extrême de la civilité) en se mordant les lèvres pour ce que sa cheville foulée lui cause d'atroces souffrances. Madame de Sévigné est de ce Grand Siècle où l'on ne se relâche que dans les boudoirs, les alcôves et les bordels. Comme l'écrit Molière, repris dans l’ouvrage de Paul Benichou, Morales du Grand Siècle, elle est de ces incarnations d'une morale mondaine à la fois sans illusions et sans angoisses qui (...) refuse la grandeur sans (...) ôter la confiance.  

Madame de Sévigné est son sourire peint par Lefevre, d’une discrétion allumée, une intimité qui chatoie, une retenue éclatante, une nonchalance prise chez ceux qui ne s'étonnent plus, à tout le moins en public. Elle pose en Mona Lisa aristocrate, aux boucles translucides, à sourire de tourments qu'elle ne connaît pas encore et dont elle juge d'une main lisse, claire et grasse. Madame de Sévigné est jeune de cette jeunesse qui dure toute la vie. 

L'invention de la ville par Roberto Arlt

Dans les années trente, à Buenos Aires, un écrivain de la place se doit d'appartenir au groupe de la rue Florida ou à celui de la rue Boedo : soit l’artère élégante, abritant une mouvance portée par des esthètes dont les chefs de file comptent Borges, soit la voie d’un quartier de classe moyenne, couvant une littérature tournée vers les problèmes économiques et sociaux de l'époque. 
Roberto Arlt n'appartient à aucun de ces mouvements. Il est à leur confluence, et à la marge, se foutant de la politique, dégoûté par la vulgarité, sublimant la vie en éternel, et raillant les belles âmes. 

Né avec le XXème siècle, mort quarante-deux ans plus tard, en pleine Seconde Guerre Mondiale, ce métisse argentin d'Italie et de Prusse, auteur de La danse du feu et du Jouet enragé, se veut un irrémédiable agnostique, considéré dans les anthologies comme "l'un des fondateurs de la littérature urbaine". Titre à la fois impropre et usurpé.
Avec Buenos Aires, l'Argentine d'alors abrite une incommensurable Babel, dont Arlt est le fruit monstrueux, une capitale sans fin, légendaire comme le pays des morts chez les Anciens. La ville borne l'horizon, sculpte les âmes, modèle la société en vomissant des masses d'ouvriers et de petits-bourgeois, mirage de la liberté, cachot aux parois aussi nombreuses que les murs des millions de bâtisses qui la composent. 
Avec Onetti, Arlt est l'un des premiers à fonder en mythe cette étendue grouillant d'indifférence, saignée de sa morale, à saisir ses habitants, débarrassés de la faim, de la maladie, pourris par l'insatisfaction et l'increvable peur de ces fléaux, incapables de passion et d'amour, sauf ceux qu'ils s'échinent à éprouver pour eux-mêmes, tous avatars du héros de La danse du feu :

Qu’il soit fort, c’est la seule chose qui compte. Rien d’autre. Qu’il soit égoïste. Et qu’il jouisse de la vie à fond, sans les stupides scrupules qui aujourd’hui l’empêchent, lui, de dormir

Dans ses écrits personnels, Onetti décrivant l'habitant de Buenos Aires fait état du même néant métaphysique et spirituel : 

En Argentine est apparu un type d’indifférent moral, d’homme sans foi et sans intérêt pour son destin.

Il n’existe pas de Nouveau Monde. 

Arlt dépeint des êtres incrédules, portés dans leur existence par les éclats d'un scepticisme inerte, la nostalgie de toute transcendance. Son héros, Balder, abandonne femme et enfant pour suivre une collégienne. Il s'éprend de l'amour comme d'une tragédie délicieuse, ne valant que par la désillusion qu'elle fomente, la destruction dont elle surgit. Cet ingénieur, sans autre relief que son égoïsme, poursuit l'innocence dans les bras d'une jeune fille en fleurs, repoussant toujours sa première fois. Balder constitue un monde labyrinthique, de glace, d'acier, de béton; chose de chiffres idolâtrant le fantôme de la spontanéité, s'abreuvant de folie à force de sérieux, s'infantilisant pour s'être trop paré de la morgue bureaucratique des comptables.
En toile de fond, Buenos Aires fait gronder son bitume, ses immeubles, ses rails, ses foules. La ville devient un mythe, un Hadès. Elle met les hommes au joug, les lance dans ses gares, ses rues, ses métros. La ville est un incommensurable Léviathan où le cynisme n'existe pas, car la question de l'espoir n'y a plus de sens. L'assouvissement du désir, si rarement éprouvé, se confond avec l’éternelle chimère du bonheur. Le monde s'impose à lui-même, la ville contraint à l’acceptation, espace sauvage et rationnalisé, où les hommes pestent contre leur sort en murmurant, où le malheur advient comme une salvation. 
La danse du feu d'Arlt met en place des perspectives vertigineuses sur l'asservissement de l'homme moderne par les mirages qu'il fomente, ses soifs de bonheur invertébrées et ses minuscules jouissances. Sa Buenos Aires est une ville éternelle, théâtre d'un crépuscule des Dieux qui s'éternise, d'une chute qui est devenue la vie. 

Pour briller dans les soirées où il faut parler, ou bien écrire de la chanson française

Prise de conseil auprès de Jules Lemaître (1853-1914), resté dans les mémoires pour sa série de portraits intitulée Les Contemporains, laquelle renferme des études sur Huysmans, Mallarmé, Alphonse Daudet, Anatole France, les Goncourt et Zola, entre autres.
Dans le deuxième volume de ses Contemporains, ce ponte du Paris littéraire de la charogne fleurissante, s'entiche d'un ouvrage de la Comtesse Diane, femme de lettres aujourd'hui oubliée, proche de Sully-Prudhomme, premier prix Nobel de littérature, Hérédia et Loti.
En prélude d'une étude sur le génie "franchement féminin" de ladite Comtesse, Lemaître expose sept procédés utiles à qui fera voeux de rutiler dans les salons ou de trousser de la mélodie, tout en ménageant sa peine.

On distingue ainsi :

1 - La pensée "algébrique", dont la mise en oeuvre nécessite " de trouver quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc.., dont les deux premiers soient entre eux, dans les même rapport que les deux derniers. Le schéma ordinaire est celui-ci : "... est à... , ce que... est à ..."".
Exemple : "Le shampoing est au chewing-gum, ce que l'amour est à la haine". Limpide, bien balancé. "Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en douterait pas". 

2 - La pensée "antithétique", laquelle consiste à allier des mots de sens opposé. Assez efficace, car "il est rare que la réunion des mots exprimant des sens contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose" écrit Lemaître. 

Exemple : "Le pauvre est riche de ce qu'il n'a pas", ou bien "le riche est pauvre de ce qu'il a". D'usage commode, cette maxime "vous vaut un air fin et en vaut une autre".

3 - La pensée "paradoxale", qui vise à choquer le bon sens commun. Spécialité des collégiens et des lycéens en rupture de ban, employée dans une certaine littérature et la publicité  : "La morale est la pire des dépravations" ou "L'imbécilité est la plus grande conquête du genre humain." La pensée paradoxale gronde fort, comme le slogan d'une marque de lessive ou un rot.

4 - La pensée "Joubert ou Vauvenargues", variante lyrique de la saillie mondaine. Ce genre supposant une psychologie "très fine, on ne craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pensée, en la tarabiscotant", écrit Lemaître. Voici avec la mort : "La mort est une subtile maîtresse, qui nous conquiert un peu plus chaque jour. Apprenons à l'aimer..." L'amour est son thème de prédilection, et plus généralement tout état d'âme favorisant l'épanchement mélodramatique. C'est la pensée des amants parfaits des films à l'eau de rose, des chevaliers blancs et des poètes très maudits.

5 - La pensée "définition" légifère de l'état du monde avec un aplomb de faiseur de miracles. Elle mobilise deux notions de sens proche, et se charge d'en démêler les nuances. Voici l'exemple donné par Lemaître : "Soit : orgueuil, vanité, amour-propre, fatuité. On écrit bravement : "L'orgueil est viril, la vanité est féminine, l'amour-propre est humain". Ou bien encore : "La fatuité est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme""Il y a un moindre abîme entre la modestie et l'orgueil qu'entre l'orgueil et la vanité, etc...". 
Exemple : "Il y a un moindre abîme entre le flan et la tarte tatin qu'entre la tarte tatin et la mousse au chocolat."

6 - La pensée "pittoresque", créée une image donnant corps au concept évoqué. Sa genèse fonctionne par "bonds" successifs : ""Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la réalité", voilà certes une pensée qui n'a rien de rare. Et bien, travaillons là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est "la folle du logis"; c'est une première indication. Creusons ce mot "logis" et nous ne tarderons pas à écrire : "L'imagination est une maîtresse d'auberge qui a toujours plus de chambres que de clients."  Souvent, elle n'est comprise que de celui qui la formule.

7 - Enfin, la pensée "à la Royer-Collard". Synonyme de "tautologie", "platitude" et "truisme". Elle donne : "Le feu brûle" ou encore "l'eau mouille". Escroquerie intellectuelle à assumer avec une aura de statue grecque.

Pour conclure, les “pensées et maximes” sont un genre épuisé et un genre futile

, proclame Lemaître. 

Voilà qui est dit. 

Le déclin du courage, Alexandre Soljenitsyne

Exilé aux Etats-Unis, Soljenitsyne s’exprime à Harvard, en 1978, au temps d'une Guerre froide languissante. Son allocution est consignée dans un petit livre, Le déclin du courage. Il y épand son écoeurement du socialisme soviétique comme du capitalisme américain, les deux faces proéminentes de l’époque, alternatives qui ne suffisent pas.  

Non, je ne peux pas recommander votre société comme idéal pour transformation de la nôtre. (…) Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. À l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue.

Crédits : Sipa

Capitalisme et socialisme procèdent du même avilissement de l’âme humaine, la dissolution de la vie dans les moyens de l’existence, et la mesquinerie afférente. Incapables d’ampleur, les hommes ne se contiennent que par le droit, unique garde-fou contre la guerre de tous contre tous, avec le seul espoir de perpétuer leur confort, assurer le bon approvisionnement en chipolatas du barbecue  dominical.  

L’autolimitation librement consentie est une chose qu’on ne voit presque jamais : tout le monde pratique l’auto-expansion, jusqu’à ce que les cadres juridiques commencent à émettre de petits craquements

Rien de grand, nulle métaphysique dans la civilisation suiviste, l’ordre du moindre mal, invertébré, ne sachant que faire face aux menaces, amputé de son courage, par la crainte de la douleur.

Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette Terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuses dépenses des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés. Inéluctablement, nous sommes amenés à revoir l’échelle des valeurs qui sont répandues parmi les hommes et à nous étonner de tout ce que celle-ci comporte aujourd’hui d’erroné

Ce règne de l’angoisse et de la lâcheté en réseaux est dominé par un assistanat technocratique, bien-pensant, paternaliste et gnangnan qui hait l’altitude, l’original, l’unique. Un instrument de domination assumé, une servitude volontaire, qui s'infuse dans tout le corps social.  

Crédits : Effigie/Leemage

Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens-là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Flétrissement de la civilisation, qui affecte tous les régimes politiques. Il s’agit de permettre à l’homme de concevoir la possibilité de s’élever.

Le courage, en tant que posture, déserte le corps social. Il n’est qu’affaire de réaction individuelle, spontanée, ponctuelle, souvent récupéré par les plus opportunistes. Que faire, sinon attendre la fin de la nuit, l'agiter de temps à autre, quand la force ne manque pas, en s’efforçant de la traverser sans trébucher, sans que l’on vous fasse trébucher ?